CONFERENCE OF EUROPEAN CHURCHES
CONFERENCE DES EGLISES EUROPEENNES
KONFERENZ EUROPAEISCHER KIRCHEN


CONFERENCE DES EGLISES EUROPEENNES
Commission Eglises en dialogue

Rapport de l'atelier „Guérison des mémoires "

"Une participation collective aux souffrances et une responsabilité commune dans la prise en compte du passé et dans le processus de guérison des mémoires sont indispensables. Et si l'on n'a pas pris part personnellement à ces événements et si l'on ne s'en souvient pas explicitement, il est nécessaire de montrer de manière sensible que l'on en est solidaire. Mais la responsabilité collective est également une responsabilité pour le passé." C'est là le point central de l'exposé du pasteur Johnston McMaster de l'Irlande du Nord au cours d'un atelier organisé par la Commission de la KEK 'Eglises en dialogue' à Trondheim, en Norvège, le 18 mars 2002.

Ont participé à cet atelier, en plus des membres de la Commission, le pasteur Johnston McMaster de la Irish School of Ecumenics, Irlande ; le OKR Rainer Rinne du Bureau de l'EKD, Hanovre, Allemagne ; le pasteur Andrej Wojtowicz, Directeur du Conseil polonais des Églises ; Mme Synnove Brevik, Secrétaire générale du Conseil norvégien des Églises du peuple Sami ; M. Leif Larsen, Directeur de l'organisation des Roms (Leader of the Romani people organisation) ; et le diacre Egil Brenne de l'Église de Norvège.

(1) La première séance de cet atelier a été consacrée à la "guérison des mémoires" en Irlande du Nord ; le pasteur Johnston a fait un exposé sur le thème "Guérison des mémoires en Irlande du Nord : processus des générations". Il a traité les questions suivantes :

1. Instaurer la paix ravive les souffrances ;

2. Réagir aux blessures infligées ;

2.1. Parcourir le passé ensemble :

2.2. Partager la douleur :

2.3. Préparer l'avenir ;

3. La guérison dans une perspective théologique ;

3.1. Le modèle d'Isaïe ;

3.2. La pardon en tant que libération ;

Souvenirs du passé en vue de l'avenir.

L'intervenant a mis en évidence, à l'aide de plusieurs exemples, les difficultés que rencontre ce processus dans son pays et a précisé qu'un petit nombre seulement de personnes y étaient engagées. Cet exposé impressionnant a suscité un vif débat, au cours duquel l'importance d'une justification théologique pour un processus de "guérison des mémoires" a été soulignée. Il s'agit là d'un processus d'apprentissage de longue haleine, qui doit amener certains groupes de personnes à se libérer du fardeau inhérent à un passé placé sous le signe du conflit et contribuer ainsi à une cohabitation harmonieuse au sein d'une nouvelle communauté.

(2) La deuxième séance s'est attachée au processus de réconciliation entre les Samis et les Roms d'une part, et l'Église de Norvège, d'autre part. Mme Synnove Brevik a précisé que l'injustice qui avait été commise à l'encontre des Samis n'était pas de nature physique mais psychique. De par leur intégration dans le peuple norvégien et l'Église norvégienne, les Samis étaient menacés de perdre leur identité dans la mesure où, durant de nombreuses années, ils n'avaient pas eu le droit de maintenir vivante leur langue et leur culture.

A l'origine, le processus de réconciliation entre les Samis et l'Église de Norvège a été lancé par le Conseil oecuménique des Églises à Genève. C'est en 1992 que le Conseil des Samis auprès du Synode de l'Église de Norvège a été créé et en 1993 qu'il a commencé à vraiment fonctionner. 1997 a marqué le début d'une nouvelle ère dans la vie des Samis de Norvège, parce que le gouvernement norvégien leur a demandé pardon pour les injustices commises à leur encontre dans le passé. Les Samis souhaitent être considérés comme une partie intégrante de l'Église de Norvège, non pas comme objets mais comme sujets à part entière.

(3) Après quelques remarques d'ordre général, M. Leif Larsen a fait son exposé sur le processus de réconciliation entre les Roms et l'Église de Norvège. Les Roms, qui avaient émigré d'Inde vers 1000, vivent en Norvège depuis plus de 500 ans. Ils ont longtemps été persécutés, notamment par la politique de "Mission pour les sans-abri" (Mission for the homeless people), qui a menacé de destruction le peuple des Roms. En 1998 le gouvernement norvégien a présenté ses excuses pour cette injustice. Le Synode de l'Église de Norvège n'a cependant pas été disposé à faire de même.

Ces récits émouvants, ainsi que le débat qui a suivi, ont montré combien un processus de réconciliation peut être douloureux tout en étant libérateur. Les relations entre groupes majoritaires et groupes minoritaires et toute leur dynamique jouent certainement dans ce processus un rôle primordial et il s'agit d'en tenir compte dès le début.

(4) Au cours de la première séance de l'après-midi, c'est le processus de réconciliation entre l'Église évangélique en Allemagne (EKD) et le Conseil polonais des Églises qui a été présenté par le pasteur Andrej Wojtowicz. Il s'est déroulé en trois étapes entre les années 60 et les années 90 et il a contribué à réconcilier Allemands et Polonais après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui le dialogue entre les deux partenaires oecuméniques inclut aussi les Églises de Biélorussie et d'Ukraine. Le OKR Reiner Rinne a ajouté que le Conseil ścuménique polonais et l'EKD s'intéressaient en ce moment au processus d'élargissement de l'Union Européenne.

On a en particulier mentionné l'entrée de la Pologne dans l'UE et, par là, le déplacement de la frontière de celle-ci de son tracé actuel, c.à-d. la frontière entre l'Allemagne et la Pologne, à celle avec la Biélorussie et l'Ukraine. Ce déplacement va-t-il créer un nouveau 'rideau' en Europe ? Ne risque-t-il pas de renforcer les divisions économiques, sociales, politiques et culturelles dans une région qui a partagé, pendant des siècles, une histoire commune complexe et souvent douloureuse ? Ces questions ont été débattues avec des représentant(e)s des pays orientaux voisins de la Pologne, afin de permettre aux Eglises de ces pays de contribuer à l'intégration européenne. Au cours d'une réunion d'un groupe de travail avec des représentants de la région (Minsk. 7-12 mai 1999), on a souligné le fait que la tâche principale de la coopération entre Eglises était d' "empêcher la formation dans la région de nouvelles divisions qui risqueraient de renforcer les tensions qui existent déjà entre les peuples européens".

(5) Finalement, il y avait, à l'ordre du jour de la deuxième séance de l'après-midi, le processus de réconciliation entre Allemands et Tchèques. Le OKR Reiner Rinne a souligné qu'il y avait déjà eu, avant le tournant politique 1989/90, des contacts entre l'EKD et les Églises de l'ex- Tchécoslovaquie en vue d'une réconciliation entre les deux peuples. Une initiative de l'Église évangélique des Frères de Bohême a été déterminante pour une nouvelle qualité des relations après 1990. A l'issue d'intenses discussions menées durant trois ans entre les Églises à tous les niveaux (y compris les paroisses), son Synode a adopté, le 25 avril 1995, une prise de position officielle : "De la problématique de l'émigration des allemands des Sudètes".

En janvier 1996 le Conseil de l'EKD a réagi à cette prise de position officielle en présentant ses remerciements, en reconnaissant ses propres fautes et en proposant la mise en place d'un groupe de travail commun. Le 7 novembre 1996, le Synode de l'EKD a donné une réponse officielle au document du Synode de l' EKBB. Ce qui a été décisif dans cette situation était que, des deux côtés, on ne s'est pas laissé détourner de la réconciliation et de l'entente par les arguments et l'intervention souvent brutale de certains groupes d'intérêt politiques et sociaux, mais au contraire que cela a renforcé le rapprochement.

Au courant de la même année 1996, les deux Eglises ont nommé leurs représentants pour un groupe de travail commun, qui s'est réuni une première fois au mois de décembre. Il a convenu que, à chaque session,

- on s'informerait réciproquement de la situation actuelle de l'Eglise et de la société en Allemagne et en République Tchèque,

- on examinerait et analyserait le rôle des Eglises dans le domaine de la cohabitation des Tchèques et des Allemands entre 1914 et 1947,

- on étudierait des projets et initiatives dans le cadre du partenariat présent et futur entre les deux Eglises.

En mai 1997, pour la première fois, la proposition d'un "reader" ou "recueil de textes" sur les relations et rencontres entre Eglises allemandes et tchèques a été mentionnée. La présentation du passé commun a largement contribué à la naissance du livre, qui a été publié sous le titre : "Der trennende Zaum ist abgebrochen. Zur Verständnis zwischen Tschechen und Deutschen (Le mur de séparation est abattu. En vue de l'entente entre Tchèques et Allemands)". Il a été publié en version allemande et en version tchèque et a été bien accueilli par de nombreux lecteurs individuels et de nombreuses associations.

Le professeur Reinhard Frieling, qui a participé personnellement au processus de réconciliation entre les deux peuples, en a donné des explications détaillées. La discussion a permis de clarifier encore davantage ce cheminement, auquel les Eglises ont contribué de manière décisive.

La séance de clôture, qui s'est tenue dans la soirée, a été l'occasion de procéder à une évaluation de la journée. On a constaté que la "guérison des mémoires" est un processus difficile suscitant des moments douloureux pour les participant(e)s des deux côtés. Mais cela est un aspect nécessaire, il permet aux hommes et aux femmes de se libérer d'un passé douloureux et d'arriver à une véritable réconciliation. En outre, il est apparu que le processus de la "guérison des mémoires" doit être fondé sur une base théologique solide, afin que les Eglises puissent l'intégrer dans leur travail de manière constructive.

L'atelier de Trondheim a été perçu comme une contribution importante à la préparation de la 12ème l'Assemblée générale de la KEK. Le problème de la guérison est un élément central du thème de cette Assemblée, qui aura lieu à Trondheim du 25 juin au 2 juillet 2003. La Commission 'Eglises en dialogue' a recommandé à la KEK de faire du thème "guérison des mémoires" une priorité de réflexion thématique et d'encourager toutes les Eglises à approfondir leur collaboration en vue de la réconciliation.

Viorel Ionita, Secrétaire aux études de la KEK