Conférence des Églises européennes
Kerk en Wereld, Driebergen, Pays-Bas
DÉCLARATION
La Consultation
Nous sommes soixante-dix femmes et hommes, originaires de vingt-sept pays européens, représentant des Églises, des agences et des organisations oecuméniques désireuses de s'attaquer au problème de la traite de femmes en Europe, un phénomène dont l'ampleur augmente rapidement.
Contexte
Au cours des vingt dernières années, de nouvelles configurations politiques et économiques en Europe ont entraîné une augmentation massive de la traite de femmes des pays plus pauvres vers les pays plus riches, et ce dans le cadre du travail forcé, du mariage forcé et de la prostitution forcée. Tous les pays d'Europe sont concernés, en tant que pays pourvoyeurs, au titre de pays de destination ou encore comme pays de transition où peuvent être obtenus les papiers pour le voyage et les certificats de mariage. En raison du secret qui entoure ce "traffic", les chiffres exacts ne sont pas disponibles, mais les ONG et diverses sources de police estiment le nombre de femmes et de jeunes filles d'Europe de l'Est vivant en exil à 100'000; de plus, un nombre croissant de femmes originaires d'Europe du Sud et des Balkans, du Moyen-Orient, d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie vient grossir ces chiffres. Ceux qui les emploient viennent de toutes les couches de la société, y compris les Églises, mais la culture du silence est telle que l'opinion publique est peu consciente de ce phénomène.
Ces femmes se sont laissées berner par des promesses de job bien payé ou de mariage chatoyant et ont quitté leur pays pour finalement se rendre compte, une fois arrivées à destination, qu'en fait elles avaient été vendues comme esclaves. Elles sont victimes d'abus, de violence et d'exploitation sexuels, elles sont parfois littéralement emprisonnées, leurs passeports leur sont confisqués et elles sont constamment en proie à la peur de finir en prison si elles parviennent à contacter les autorités locales. Si une femme réussit à rentrer dans son pays, elle risque d'être confrontée à des représailles envers elle-même ou sa famille et elle vivra dans la crainte que les détails de son passé, s'ils viennent à être connus, ne l'empêchent de trouver un mari ou de vivre une vie normale dans son pays "natal". Pendant ce temps, les "trafiquants" qui ont négocié la traite touchent entre 200 et 5000 $ US par femme vendue.
L'année 1999 a été désignée par l'Union européenne comme l'année de lutte contre la violence exercée à l'encontre des femmes, avec comme priorité le problème de la traite des femmes. Les pays membres sont exhortés à considérer ce problème comme prioritaire, à mettre au point une politique adaptée et à développer la formation de leurs fonctionnaires en termes de police, d'immigration, de contrôles à la frontière, etc. Dans les pays d'Europe de l'Est et du Sud ainsi que dans les Balkans, les besoins en soutien à apporter aux victimes de la traite, en éducation et en sensibilisation de victimes potentielles, sont grands. Le sujet devrait figurer à l'ordre du jour du Conseil de l'Europe et de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), en tant que préoccupation majeure concernant les droits de la personne humaine. La pression de l'opinion publique sur les gouvernements est indispensable pour les persuader de réagir à de telles initiatives.
Un problème pour les Églises
Les Églises peuvent contribuer à résoudre ce problème en favorisant la sensibilisation de l'opinion, mais elles en font également partie intégrante. La plupart ne parviennent pas à reconnaître l'existence d'abus sexuels dans leurs propres communautés et foyers, et pourtant elles abritent parmi leurs membres, protégés par la culture du silence, des coupables et des victimes de la traite. Elles se rétractent principalement face aux questions touchant les abus sexuels. La plupart ont des problèmes avec la sexualité en général. L'Europe est un continent dont les cultures ont été façonnées par les traditions et théologies chrétiennes; les structures des Églises, leur liturgie et leurs croyances confortent des rapports de force inégaux entre femmes et hommes. A tel point que l'on peut se demander si le Dieu que nous vénérons est bien le Dieu passionné et créatif qui "créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa; mâle et femelle il les créa." (Genèse 1). Loin d'incarner le message de compassion et d'amour du Christ, nous sommes dans l'obligation de nous demander si les traditions et théologies chrétiennes n'ont pas contribué, au contraire, au développement et au maintien de certaines cultures qui justifieraient aujourd'hui que les Églises et les chrétiens sanctionnent le viol et l'abus des femmes avec une conscience claire.
Nous savons aussi que les Églises sont souvent très efficaces en matière de lobbying, d'éducation et d'assistance pastorale apportée aux victimes. Leur potentiel est grand. Grâce à des organes confessionnels internationaux, à la Conférence des Églises européennes (KEK), au Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE) de l'Église catholique romaine, au Forum oecuménique des femmes chrétiennes d'Europe et à d'autres agences oecuméniques, les Églises disposent de liens et de réseaux internationaux qui les mettent en contact avec des communautés confrontées au problème à tous les niveaux.
Nous croyons, en cette période de changements politiques et sociaux, que les Églises ont l'obligation de fournir une impulsion contraire à la culture ambiante. Nous reconnaissons que la traite de femmes constitue un outrage moral et une violation des droits de la personne humaine. Elle constitue également un abus du corps, de l'esprit et de l'âme qui représentent le temple de l'Esprit Saint et la demeure du Christ incarné. Nous croyons que ce problème a des conséquences au niveau de notre théologie, de notre engagement diaconal et de nos relations avec les institutions politiques et sociales. Ces implications interpellent notre vision même de l'Église: le foyer de Dieu où chacun devrait avoir une place et être honoré. Nous pensons que la traite de femmes est en train de devenir un problème urgent pour les Églises qui ont, nous le croyons, la capacité de s'opposer efficacement à la violence exercée contre les femmes et de restaurer le climat spirituel et moral indispensable pour y parvenir.
Le défi à relever immédiatement
C'est pourquoi nous en appelons à la KEK pour faire en sorte que le problème de la traite des femmes figure sur son agenda.
Par ailleurs, nous exhortons la KEK, ses membres, le CCEE, la Commission des Églises pour les Migrants en Europe (CEME) ainsi que d'autres instances oecuméniques concernées, à inclure la traite des femmes dans leurs priorités et à s'engager à relever les défis suivants:
1. Soutenir et promouvoir un document présentant le contexte du problème de la traite des femmes, ses causes profondes et les réflexions sociales et théologiques qu'il suscite, suggérant des actions possibles et informant sur les réseaux existants, reliant le problème à la violence dont sont victimes les femmes en général, à la pauvreté, à l'esclavage, à la violation des droits de la personne humaine et aux actes criminels.
2. Considérer le problème de la traite des femmes comme prioritaire dans le cadre de la Décennie du COE pour vaincre la violence (2001-2010).
3. Publier un pamphlet sur la traite des femmes, mentionnant des adresses où une aide (professionnelle ou autre) peut être sollicitée et présentant une liste des ONG régionales compétentes et de leurs activités spécifiques.
4. Promouvoir la recherche et la collecte d'informations sur la traite des femmes.
5. Mettre en place, au sein de la KEK, un groupe de travail sur la traite des femmes, et suivre de près la réception de la lettre conjointe rédigée par la KEK et le CCEE sur la violence exercée à l'encontre des femmes (juin 1999). Étudier la possibilité de la création d'une commission oecuménique sur la traite des femmes.
6. Promouvoir la compréhension de la responsabilité des Églises en Europe dans le fait d'attirer l'attention sur les injustices engendrées par les nouvelles configurations politiques et économiques, en particulier l'inégalité de la répartition des richesses en Europe qui est une cause majeure de l'aggravation du phénomène de la traite des femmes.
7. Promouvoir dans le cadre de la KEK, entre femmes et hommes, le débat théologique sur la traite des femmes, afin de démasquer l'idéologie de profit et de consommation effrénée de l'économie de marché globale, et y faire face par le développement d'une théologie positive de l'incarnation et de la sexualité dans l'incarnation. Cette tâche (théologique) est directement concernée par les relations de pouvoir existant entre les femmes et les hommes, tant au sein de l'Église que dans la société.
8. Encourager la diffusion d'informations au niveau national et international et soutenir les groupes de pression en explorant le potentiel des médias électroniques pour développer une activité de réseau de manière créative.
9. Promouvoir l'éducation sur la traite des femmes, plus particulièrement parmi les hommes et les jeunes gens.
10. Faire prendre conscience aux Églises de la possibilité qui est la leur d'accueillir les victimes de la traite et de leur offrir un refuge.
11. Étudier la possibilité d'avoir recours à des vidéos ou d'autres médias visuels pour faire connaître le problème de la traite des femmes.
12. Débloquer des ressources, notamment financières, pour mener à bien ces projets.
13. Encourager la poursuite du débat sur l'existence incontestée au sein des Églises et des paroisses d' "acheteurs" de services sexuels et sur les incidences de ce phénomène sur la communauté de femmes et d'hommes au sein de l'Église.