| Conférence des Églises Européennes (KEK) |
Consilium Conferentiarum Episcoporum Europae (CCEE) |
Deuxième Rassemblement Ścuménique Européen (ROE2)
Graz (Autriche) 23 - 29 juin 1997
DOCUMENT FINAL 3
(traduction de l'allemand)
RECOMMANDATIONS
A la recherche de l'unité visible des Eglises
1.1 Nous recommandons aux Eglises qu'à l'occasion de l'an 2000, elles expriment leur
communion fraternelle en préparant des initiatives et des actions symboliques, liturgiques
et pastorales. Elles devraient surtout s'efforcer, en entrant dans le troisième millénaire, de
célébrer à la même date la fête de Pâques et de tendre vers la reconnaissance mutuelle,
solennelle et officielle du baptême par toutes les Eglises chrétiennes.
Argument : La préparation de la célébration du millénaire a d'ores et déjà commencé dans un
certain nombre d'Églises. Nous estimons qu'il est souhaitable de coordonner ces efforts. Il
serait bon que les Églises saisissent l'occasion offerte par l'attention générale qui entourera
l'an 2000 pour renforcer la crédibilité cuménique en rendant un témoignage commun.
Plusieurs modèles sont à leur disposition comme la Journée mondiale de prière des femmes,
mais il est certain que, dans un esprit de créativité, de nouvelles initiatives peuvent être
élaborées.
1.2 Nous recommandons que les Eglises rédigent une charte commune des droits et devoirs
cuméniques fondamentaux, et qu'elles se mettent d'accord sur une série de directives,
règles et critères, afin d'aider les Eglises, leurs responsables et tous leurs membres, à
distinguer entre le prosélytisme et le témoignage chrétien, entre le fondamentalisme et la
vraie fidélité à la foi, et de donner enfin aux relations entre Eglises majoritaires et
minoritaires une forme qui s'accorde avec l'esprit cuménique.
Argument : La situation actuellement difficile de l'cuménisme est due à de multiples
problèmes. Pour y faire face, des mesures appropriées s'imposent. Il faut promouvoir une
culture cuménique, fondée sur des engagements fermes, qui apprenne aux membres des
différentes Églises à vivre et à travailler ensemble.
1.3 Nous recommandons avec force aux Eglises de promouvoir la tâche de formation et
d'éducation cuméniques. Elles devraient organiser en particulier des études bibliques
communes, s'efforcer de tendre vers une interprétation commune de leur histoire, et de
saisir toutes les occasions de mieux se connaître mutuellement et de multiplier les
expériences communes.
Argument : La tâche cuménique des Eglises ne doit pas rester en marge de la vie ecclésiale.
Elle doit au contraire avoir le même impact sur la pratique et la piété des Eglises et des
chrétiens que leurs préoccupations sociales et politiques. Ceci ne sera possible que dans la
mesure où l'cuménisme deviendra un principe directeur dans tous les domaines de la vie
ecclésiale qui touchent à la formation et au développement des personnes.
Dialogue entre religions et cultures
2.1. Nous recommandons aux Eglises de contribuer, par tous les moyens appropriés, à ce
que soit sauvegardés la liberté religieuse et les droits des personnes, afin de préserver la
dignité et l'identité de tous les êtres humains.
Argument : Le respect des droits fondamentaux est la base indispensable de la coexistence
des religions dans le monde moderne. Il sauvegarde également la diversité des convictions et
des styles de vie.
2.2. Nous recommandons aux Eglises de soutenir les groupes qui se consacrent au
dialogue interreligieux. Les expériences et connaissances acquises dans ce dialogue, leur
serviront surtout dans le domaine de la formation et de l'éducation pour transmettre des
informations objectives et éliminer les préjugés.
Argument : Si des personnes et des groupes de convictions religieuses et philosophiques
différentes veulent vivre ensemble dans l'harmonie, il est absolument essentiel qu'ils
apprennent à se connaître, se comprendre et s'apprécier mutuellement. Cela suppose à long
terme une expérience et un travail patients.
2.3 Nous recommandons aux Eglises de consacrer, à l'exemple de quelques Églises en
Italie et en Allemagne, une journée au dialogue avec le judaïsme et à la rencontre avec la
foi juive vivante. De même, d'autres journées et occasions peuvent être consacrées aux
relations avec les autres religions.
Argument : La rencontre humaine ne se déroule pas uniquement sur le plan intellectuel. Les
dimensions symbolique et spirituelle sont indispensables pour rendre cette rencontre profonde
et solide.
Engagement pour la justice sociale, notamment pour vaincre la pauvreté, l'exclusion et
d'autres formes de discrimination
3.1. Nous recommandons que les Eglises lancent un processus de consultation à propos
des questions économiques et sociales. Elles contribueront aussi à mettre en valeur le droit
de chacun à la participation dans la vie économique .
Argument : L'intégration des marchés au niveau international et mondial tend à affaiblir les
traditions européennes de justice sociale. Le chômage massif dans presque tous les pays est
un défi lancé aux Eglises. Elles doivent prêter une attention particulière aux catégories les
plus touchées - les jeunes et les femmes - et uvrer pour un système équitable de sécurité
sociale.
3.2. Nous recommandons aux Eglises de s'engager pour une politique juste et humaine de
l'immigration, particulièrement en ce qui concerne les réfugiés de guerre et les
demandeurs d'asile. La législation des différents pays et les accords internationaux doivent
tenir compte des critères humanitaires établis dans les déclarations relatives aux droits
humains, et les développer davantage.
Argument : Les pays d'Europe occidentale se rendent de plus en plus inaccessibles aux
personnes qui cherchent une nouvelle patrie. Toutes les formes de racisme et de xénophobie
portent particulièrement atteinte à l'éthique chrétienne. En effet les chrétiens croient en Jésus
qui fit de l'étranger un frère, et qui surmonta toutes les frontières ethniques.
3.3. Nous recommandons aux Eglises de lutter à tous les niveaux et par tous les moyens
contre la discrimination des femmes et de trouver des voies pour leur procurer plus de
justice, en surmontant particulièrement les pratiques sexistes dans la vie économique et
publique.
Argument : Les femmes sont, dans de nombreux pays, victimes des changements sociaux.
Elles sont menacées par la violence et l'exploitation de nombreuses manières, surtout dans le
domaine sexuel. Nos Eglises sont appelées à reconnaître et à dénoncer ces menaces, et à
contribuer à les supprimer. Le travail caritatif, la formation, l'information de l'opinion
publique et des programmes spécifiques d'aide peuvent aller dans ce sens.
3.4. Nous recommandons aux Eglises d'intensifier les mesures de protection et de soutien
de la famille, et de prendre surtout en compte la situation des jeunes et des personnes
âgées.
Argument : La famille, lieu d'un amour fidèle et capable de pardonner, est au service de
l'avenir de la société. L'expansion démographique implique une vigilance particulière à
l'égard des personnes âgées. Les Eglises, par des programmes éducatifs destinés aux familles,
par le soutien de celles-ci, par les maternelles, les écoles et les universités, les hôpitaux et les
maisons de retraite peuvent aider efficacement les jeunes et les personnes âgées. C'est ainsi
que sera manifesté clairement l'amour du chrétien pour son prochain.
Engagement pour la réconciliation entre les peuples et la promotion de méthodes non
violentes de résolution des conflits
4.1 Nous recommandons aux Eglises de s'engager activement dans le débat sur les
processus de développement politique européen, de créer à cet effet des instruments
d'action commune et de renforcer les institutions qui existent déjà.
Argument: Les institutions européennes (OSCE, Parlement européen, Union européenne) sont
les moteurs de la restructuration politique de l'ensemble de l'Europe. Si les Eglises ne veulent
pas se voir exclues de ce processus, il leur faut prendre des initiatives communes, poursuivre
un constant échange d'expériences et procéder à l'analyse permanente du développement
européen. Il s'agit en particulier des efforts de limitation des armements (par exemple par la
promotion de codes de conduite européens) et de la protestation contre la production,
l'exportation et l'utilisation des mines anti-personnelles.
4.2 Nous voulons prier les Eglises de jouer un rôle actif et permanent pour la
transformation pacifique des conflits (par exemple en Irlande du Nord, à Chypre) et dans
les processus de pacification et de réconciliation au terme de conflits armés (comme, entre
autres, en Bosnie, Croatie, Serbie, Tchétchénie).
Argument : Le devoir des Eglises envers la réconciliation les oblige à soutenir toutes les
démarches en vue d'éviter la violence, et de guérir les blessures qui en résultent. Parmi ces
démarches, on peut signaler des différentes formes de médiation dans les conflits, les efforts
en vue de la reconstruction, et le souci de garantir aux réfugiés qui retournent chez eux
l'occasion de refaire dignement leur vie.
4.3 Nous recommandons à la KEK et au CCEE et à leurs Eglises membres de promouvoir l'échange d'expériences sur le processus de paix et de réconciliation, à partir d'initiatives particulières, d'institutions, de paroisses, de centres d'animation et de formation.
Argument : Le développement d'une culture de la non-violence, exige un processus de
formation, dans lequel les expériences locales sont en lien avec les expériences
internationales. De tels programmes de formation devraient inclure tout particulièrement des
jeunes, des militaires et des professionnels de la politique.
4.4 Nous recommandons à la KEK et au CCEE d'établir un comité permanent pour
l'analyse et l'étude des conflits. Ce comité aurait pour tâche de susciter des processus de
réconciliation et d'explorer les possibilités pour institutionnaliser la formation, au niveau
européen, de spécialistes de la résolution non militaire des conflits.
Argument : Des projets pour institutionnaliser la recherche en vue du traitement et de la
résolution non militaire des conflits sont discutés tant au niveau international que parfois au
niveau national. Il est très urgent que les Eglises d'Europe prennent activement part à ces
discussions. Elles renforceraient, par ailleurs, leur propre crédibilité, si elles s'y engageaient
de manière claire. Elles contribueraient à honorer l'engagement pris à Bâle en vue de la
création de «services de Shalom», en créant des structures communes pour les services
professionnels de la paix.
Pratique nouvelle de la responsabilité écologique, pour aujourd'hui et les générations
futures
5.1 Nous recommandons aux Églises de considérer et de promouvoir la sauvegarde de la
création comme une partie intégrante de la vie ecclésiale. On pourrait envisager, à
l'exemple du Patriarcat cuménique, la célébration d'une fête commune de la Création.
Argument : La problématique écologique est d'une telle importance pour l'avenir de
l'humanité, qu'elle mérite une conscientisation et une animation suivies au sein des Églises,
de sorte que la sauvegarde de la Création soit reconnue comme une dimension inhérente à la
vie ecclésiale, et non un secteur particulier que les Eglises auraient la faculté de laisser de
côté.
5.2 Nous recommandons aux Églises de promouvoir un style de vie conforme aux critères
de durabilité et à la justice sociale, et d'appuyer toute démarche tendanr à une économie
qui satisfasse ces mêmes critères.
Argument : La responsabilité écologique doit déterminer l'action non seulement au niveau
personnel, mais aussi aux niveaux politique et économique. Compte tenu du critère de
durabilité, il est toujours de grande importance d'épargner l'énergie, et de créer et utiliser des
formes d'énergie renouvelables. Des chrétiennes et des chrétiens peuvent, avec le soutien de
leur paroisse et de leur Eglise, adopter un style de vie exemplaire qui démontre que l'on peut
se libérer de la contrainte de la consommation et mettre l'accent sur la vraie qualité de vie.
5.3 Nous recommandons aux Églises d'adhérer à l'Agenda 21 en l'associant au Processus
cuménique ou conciliaire de Justice, Paix et Sauvegarde de la Création..
Argument : L'Agenda 21 présente une base d'action, convenue au niveau international, ayant
d'importantes caractéristiques communes avec le processus «Justice, Paix et Sauvegarde de la
Création». Il facilite, en particulier, la collaboration avec les instances sociales et politiques
aux niveaux local et communautaire.
5.4 Nous recommandons à la KEK et au CCEE d'établir un réseau de responsables de
l'environnement, avec lequel ils travailleraient en partenariat.
Argument : Pour enraciner le souci de la sauvegarde de la création dans la vie de l'Eglise et
lui assurer une efficacité politique, il est indispensable de faire preuve de compétence
professionnelle. Les Eglises membres et les conférences épiscopales devraient nommer des
responsables pour les questions d'environnement. La KEK et le CCEE devraient ériger
ensuite, en leur qualité d'organisation partenaire, les structures du réseau constitué de ces
responsables.
Partage équitable avec les autres régions du monde
6.1 Nous recommandons aux Eglises européennes, dans l'esprit de l'Année sabbatique de
promouvoir le mouvement en faveur de l'annulation de la dette des pays les plus pauvres,
et ce, au début du nouveau millénaire, date symbolique.
Argument : La question de la remise de la dette devra occuper une place de choix dans l'ordre
du jour des réunions du G7 à Birmingham (juin 1998) et à Berlin (1999). Les Eglises
devraient faire une campagne publique, à l'occasion de ces réunions, pour la défense des
intérêts des pays les plus pauvres. Elles devraient également persuader les gouvernements
européens de travailler dans le cadre du Fonds monétaire international et de la Banque
mondiale à la recherche d'une solution réaliste et durable du problème de la dette.
6.2. Nous recommandons aux Eglises de rappeler dans leurs pays respectifs qu'il y a 25
ans déjà, les Nations unies ont proposé à titre indicatif que 0,7 % du produit national brut
soit consacré à l'aide au développement. Nous recommandons également que les Églises
s'engagent à affecter 2 % de leurs revenus à l'aide au développement.
Argument : Bien que l'écart entre riches et pauvres continue de croître au niveau mondial, le
taux d'aide au développement a diminué de manière continuelle, au point de toucher en 1995
à son niveau le plus bas : 0,27 % du produit national brut des pays donateurs principaux. Les
Églises doivent prendre position contre cette tendance en donnant elles-mêmes un exemple
qui interpelle sans relâche la conscience du public et du monde politique.
6.3 Nous recommandons aux Eglises d'appuyer les initiatives chrétiennes exemplaires
dans le domaine de l'activité économique, qu'elles organisent des campagnes contre le
travail des enfants, le tourisme sexuel, la traite des femmes, et d'autres formes
d'exploitation.
Argument : Il existe d'ores et déjà dans les Églises une série d'initiatives remarquables,
comme, par exemple, Fair Trade, ou la Société coopérative cuménique pour le
Développement (SCOD), dont le but est de démontrer que les relations économiques
équitables sont réalisables. Les Églises devraient promouvoir par priorité de tels modèles.
Elles devraient accorder une attention toute particulière dans leurs relations publiques à la
lutte contre les formes les plus odieuses de l'exploitation humaine.
6.4. Nous recommandons aux Églises d'accorder la priorité dans leurs programmes
pédagogiques à la formation cuménique, en soulignant les questions de portée planétaire
et l'importance du partage des richesses matérielles, culturelles et spirituelles.
Argument : La communauté cuménique mondiale doit se concevoir comme une
communauté d'apprentissage mutuel. Pour répondre à leur devoir de réconciliation, les
Églises devront faciliter et enrichir la vie de tous sur notre planète par l'échange de
renseignements sur la marginalisation, l'exploitation et la répression, et par le partage mutuel
des biens de toute espèce.
* Ce document fut reçu par le Rassemblement à une grande majorité des voix. Il n'y eut que quelques votes négatifs et abstentions.
Matériel de base pour les recommandations
LA RECHERCHE DE L'UNITE VISIBLE DES EGLISES
Don et service de l'unité
(B1) On ne peut réfléchir sur la situation cuménique sans se rappeler l'injonction que notre
Seigneur nous a donnée à tous : rendre visible au monde la communion entre le Père, le Fils et
le Saint-Esprit, trois Personnes en un seul Dieu, selon le témoignage explicite de l'Ecriture sainte
et l'ensemble des confessions chrétiennes. La foi au Dieu trinitaire que nous confessons à notre
baptême nous rassemble comme un bien précieux par-delà toutes les séparations et nous unit en
une communion réelle quoiqu'imparfaite en raison de ces mêmes séparations. Il nous faut donner
une expression solennelle et une structure visible à cette unité déjà effective. Sans doute devons-nous encore mieux nous entendre sur les conditions de l'unité de l'Église et la forme qu'elle
prendra. Il n'en reste pas moins qu'un consensus existe sur la nécessité d'unité dans la diversité,
et sur le fait que notre diversité multiforme n'entrave pas notre communion, mais l'enrichit. Une
telle communion dans la diversité réconciliée pourrait également servir de modèle pour la vie
politique en Europe.
Mission du Rassemblement
(B2) Délégué(e)s de nos Eglises, nous n'avons pas seulement apporté à Graz la richesse de nos
expériences, mais aussi les conflits latents qui couvent sous nos différends. Nous sommes en tout
cas d'accord sur ce point: à la lumière de notre foi et de la mission cuménique qui nous est
confiée, il n'y a aucune raison légitime d'interrompre ou de refuser le dialogue. Il nous faut
apprendre à nous écouter attentivement les uns les autres et à exposer nos positions différentes
en pleine liberté et dans le respect mutuel. Ce qui implique d'accepter aussi, le cas échéant, des
vérités douloureuses.
Nécessité permanente de la réconciliation
(B3) Le projet qui nous unit dans ce Rassemblement est de rendre témoignage, dans la solidarité
cuménique, de notre foi en la miséricorde de Dieu, et mus par cet élan, de contribuer à la
réconciliation en Europe. Nous devons toutefois reconnaître, que les Eglises ont souvent été par
le passé de mauvais témoins du message chrétien de réconciliation. Aujourd'hui encore, la
crédibilité de notre témoignage est compromise par le péché. Ainsi, chrétiennes et chrétiens, nous
sommes toujours incapables de nous unir tous à la table du Seigneur. Cette situation scandaleuse
ne doit jamais nous laisser indifférents, car elle contredit la volonté de Dieu et menace la
crédibilité de notre message. Il en va de même en particulier des relations entre les femmes et les
hommes dans l'Eglise et la société. Ce fait manifeste davantage l'état de péché du monde qu'il
ne reflète l'intention du Créateur et l'uvre rédemptrice de Jésus-Christ. Sans justice envers les
femmes et une juste estime de leur capacité et de leur compétence il n'est pas possible de parler
d'une communauté réellement réconciliée.
Le mouvement oecuménique est un don de l'Esprit
(B4) La division entre les Eglises orientales et occidentales d'une part, les divisions à l'intérieur
du monde chrétien occidental d'autre part ont déformé durablement le visage de l'Europe au
point de vue culturel, politique et ecclésial. Les missions ont exporté les conflits inhérents au
christianisme occidental vers d'autres parties du monde et l'envoi missionnaire de l'Eglise a
également été obscurci par une mentalité de concurrence et des motifs colonialistes. Sur la toile
de fond de cet aspect globalement négatif de l'histoire de l'Eglise, nous comprenons le
mouvement cuménique, qui n'a pu s'imposer qu'au 20e siècle, comme l'uvre et le don du
Saint Esprit. L'établissement dans un esprit de dialogue de relations entre les Églises a ouvert la
voie vers la coopération constructive. Le dialogue théologique, poursuivi activement depuis
plusieurs décennies, a produit des résultats impressionnants; il faut le prolonger et l'intensifier.
En effet, les convictions opposées des générations passées ont souvent conduit à des anathèmes
ou des rejets mutuels que nous devons prendre au sérieux. Une communion réconciliée
présuppose que de telles condamnations soient officiellement levées eu égard à la situation
actuelle des Eglises. C'est le sens de la convergence et du consensus théologiques. Dans certains
cas, la pleine communion ecclésiale a pu être rétablie. Dans d'autres cas, on est parvenu à des
accords entre Églises permettant d'établir de nouvelles relations à tous les niveaux. A la lumière
de la communauté réconciliée, nous pouvons même apprendre à réinterpréter l'histoire de nos
séparations. Sur cette voie, le Saint Esprit nous amène à témoigner plus clairement de la
plénitude de la vérité.
Oecuménisme et guerre froide
(B5) A l'époque de la guerre froide la solidarité cuménique au sein des Eglises et entre elles
s'est souvent révélée comme un pont important par lequel, en dépit du rideau de fer, une aide
diversifiée a pu atteindre les Eglises sous la domination communiste. Fruit, par exemple, d'un
tel effort, fut la création de la Conférence des Eglises européennes, aujourd'hui instance co-invitante au présent Rassemblement. La pression exercée par des Etats socialistes sur les Eglises
de l'Europe de l'Est et du Sud a souvent suscité ou renforcé des liens de solidarité oecuménique;
dans d'autres cas elle a entravé les relations oecuméniques et parfois semé la zizanie entre
Églises, d'autant plus que les Etats communistes étaient toujours enclins à affaiblir les Eglises.
On sait aussi que certaines institutions et personnalités cuméniques ont çà et là, joué un rôle
ambigu, parfois en connaissance de cause, parfois en dépit de leur bonne volonté. Nous
reconnaissons que, dans les Eglises de l'Ouest, l'intérêt pour la vie et le martyre des surs et des
frères chrétiens des pays socialistes faisait défaut et que l'on faisait preuve de trop peu de
solidarité avec eux.
Ambivalence de la nouvelle situation
(B6) La fin du conflit Est - Ouest a élargi les possibilités pastorales et politiques de toutes les
Eglises et établi aussi sur une nouvelle base les contacts cuméniques. D'anciennes relations ont
été renforcées, de nouvelles nouées. L'entraide des Eglises a été réorganisée et mise en uvre
de façon bénéfique en de nombreux endroits. Mais la nouvelle situation a en même temps
engendré de l'insécurité, réveillé d'anciennes peurs et suscité de nouvelles craintes. La
communauté cuménique demeure exposée à de sévères mises à l'épreuve, au point que
certaines Eglises risquent l'éclatement. Ces difficultés dérivent le plus souvent du poids que font
encore peser les conflits historiques, interprétés et jugés de manière totalement différente de part
et d'autre. Ces conflits sont à leur tour bien souvent conditionnés par l'opposition fondamentale
entre majorité et minorité dans certains pays ou une régions, phénomène dont l'Europe de
l'Ouest, du Sud ou du Nord n'est pas exempte. Il est souvent difficile, même avec la meilleure
volonté, de trouver une solution équitable; mais toutes les Eglises et tous les chrétiens concernés
doivent sans cesse se rappeler que notre première allégeance et notre ultime fidélité
n'appartiennent qu'à Dieu seul, lui qui nous a façonnés par son Saint Esprit en un seul corps, le
corps du Christ. Aussi soulignons-nous avec le rassemblement de Bâle: « Toutes les autres
allégeances (envers un Etat, une culture, ou un groupe social) sont en comparaison secondaires.»
(§ 77).
Prosélytisme
(B7) La sincérité nous contraint d'aborder un problème qui affecte particulièrement les relations
oecuméniques en Europe orientale : celui du prosélytisme. A la différence de la plupart des autres
points de contentieux, une entente sur ce problème s'avère, du fait de la variété des expériences,
particulièrement difficile et pénible. C'est pourquoi nous voudrions seulement rappeler quelques
principes importants. Il faut constater tout d'abord que l'esprit de respect et de confiance de la
communion cuménique interdit toute forme de prosélytisme. Aussi, cette interdiction fait-elle
dès le départ à juste titre partie des règles fondamentales du partage et de la vie cuméniques.
Aucune Eglise, aucune communauté ecclésiale ou mouvement d'Eglise ne saurait se prévaloir
de l'envoi en mission, lorsqu'elle cherche à détourner des croyants d'une autre confession par
des incitations financières ou des moyens de propagande. Nous reconnaissons à tout chrétien le
droit de se convertir à une autre confession, mais en réprouvons la démarche, si elle résulte d'une
pression ou d'une manipulation. En particulier, lors de conversions de ministres du culte, nous
estimons indispensable l'information réciproque des Eglises concernées, afin de prévenir tout
malentendu. Nous considérons qu'il est urgent d'une part de clarifier le rapport entre le concept
ecclésial de territoire canonique et le droit fondamental à la liberté religieuse, et d'autre part de
parvenir à une compréhension commune de l'obligation missionnaire de l'Eglise. Aussi saluons-nous vivement le document du Groupe mixte de travail entre le Conseil Oecuménique des Eglises
et l'Eglise catholique romaine sur le thème «Le défi du prosélytisme et l'appel au témoignage
commun», dont les perspectives pourraient être utiles pour la suite du dialogue. Dans tous les cas,
la prudence et le respect mutuels constituent le préalable de la réalisation du projet, davantage
commun que concurrentiel, de mission chrétienne en Europe.
Conseils et partenariats oecuméniques
(B8) En vue de l'avenir, nous préférons mettre l'accent sur les nombreux signes de progrès que
sur les conflits qui subsistent. Un des domaines les plus importants pour mesurer le progrès
cuménique est celui des conseils d'Eglises, qui ont été créés dans de nombreux pays d'Europe.
S'y rencontrent régulièrement des représentants officiels des Eglises membres pour se consulter,
coordonner ou mener des actions communes, élaborer de la documentation en vue de
l'information et de la pratique cuméniques, ou encore débattre ensemble de questions
controversées. Ces instruments indispensables d'un partage de vie et de travail devraient partout
faire partie intégrante des relations entre Eglises. Dans certains pays, il existe en outre des
partenariats locaux entre paroisses de confessions différentes, qui se prêtent mutuellement leurs
bâtiments, célèbrent des cultes en commun, prient de concert et cherchent ensemble à rendre plus
attrayants la prédication et le témoignage de leur foi.
Initiatives oecuméniques
(B9) A côté des structures cuméniques formelles, il existe un champ extrêmement vaste
d'initiatives cuméniques qu'il est impossible d'énumérer, ne serait-ce que partiellement. Ainsi
des milliers de jeunes du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest se rencontrent à Taizé et dans
beaucoup d'autres centres, pour chanter, méditer, prier et discuter ensemble. Au regard du thème
de notre Rassemblement, cependant, il faut retenir particulièrement les initiatives visant la
compréhension mutuelle au cours de conflits violents et la réconciliation après les hostilités. Leur
éventail s'étend des premiers secours humanitaires à l'aide à la reconstruction, en passant par les
rencontres et les expériences de vie commune auxquelles participent des membres des différents
groupes opposés. Les Eglises devraient appuyer officiellement et soutenir financièrement autant
que possible de tels efforts. L'éducation et la formation permanente cuméniques, aussi bien que
les éléments de spiritualité commune sont de puissants moyens pour prévenir les conflits. On
peut citer dans ce sens les traductions cuméniques de la Bible, les recueils communs de
cantiques et de prières, et également les manifestations régulières de prière commune, telles que
la Journée mondiale de prière des femmes et la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Il
ne suffit pas, en effet, de transmettre des connaissances. Il faut aussi que toutes les personnes
concernées partagent des expériences spirituelles et tendent vers une attitude spirituelle qui
intègre à la fois le respect absolu de la liberté de conscience et la joie devant la richesse de la foi
chrétienne.
Limites de notre communion et obligation oecuménique
(B10) Aucune forme de véritable unité parmi nous ne peut être acquise au détriment de la vérité
que Dieu nous a confiée. Nous n'avons pas le droit de soupçonner nos mères et nos pères dans
la foi d'avoir provoqué la séparation des Eglises ou de s'y être résignés pour des motifs indignes
ou méprisables. De même, le respect est dû à tous ceux qui, au nom de la vérité, se sentent liés
par des convictions et des décisions particulières, notre communion dût-elle en pâtir. Il serait
malhonnête de dissimuler de telles frontières, et erroné simplement de les ignorer. Malgré cela
nous devons sans cesse nous demander si nous faisons effectivement tout ce que nous pouvons
déjà faire ensemble, dans la communion cuménique, sans pour autant blesser la conscience de
quiconque. Au nom de notre foi et du défi que représente la vocation oecuménique de l'Eglise,
nous devons faire avancer le dialogue qui mène à l'unité. Que personne d'entre nous n'ose
mépriser la prière pour l'unité de notre Seigneur Jésus-Christ, ou faire la sourde oreille à l'ordre
de l'Apôtre Paul d'être des ambassadeurs de la réconciliation. Dieu nous a réconciliés avec lui-même par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation (2 Co. 5,18). Il ne nous
appartient pas, en fin de compte, d'établir par nous-mêmes la communion que Dieu nous a
offerte; nous ne pouvons la recevoir que comme un don de Dieu, quand ensemble nous
partageons et vivons l'Evangile dans notre marche vers la réconciliation. Il s'agit là d'une
obligation, mais plus encore d'un encouragement et une espérance qui nous ouvre à l'avenir.
DIALOGUE ENTRE RELIGIONS ET CULTURES
Révélation universelle de Dieu et dialogue
(B11) Chrétiens, nous croyons en un Dieu qui veut se manifester à tous les êtres humains. Nous
confessons que Dieu a révélé en Jésus-Christ son amour en toute clarté et limpidité. Mais Dieu
se trouve aussi mystérieusement présent dans la création tout entière et il parle à tous ceux qui
veulent l'écouter, notamment à travers la voix de la conscience. Pour nous les chrétiens, c'est
donc Dieu lui-même qui vient toujours à notre rencontre dans les autres, dans leurs cultures et
dans leurs religions. Bien que nous croyions avoir reçu la plénitude de la révélation de Dieu en
Jésus-Christ, révélation qui s'adresse à tous les êtres humains, quelle que soit leur culture, il n'en
reste pas moins que le dialogue avec eux nous enrichit, car nous y découvrons un nouvel aspect
de la plénitude inépuisable de Dieu.
La pluralité, héritage et signe permanent de l'Europe
(B12) Il existe cependant encore d'autres raisons de rechercher le dialogue avec les cultures et
religions. Le Rassemblement cuménique de Bâle en a parlé dans le cadre de la restructuration
de la Maison européenne, qui doit être considérée «comme partie intégrante du 'village mondial'»
(cf. § 89), et en a déduit la nécessité du dialogue «avec les autres religions, cultures et conception
du monde» (cf. § 90). Nous ajoutons que l'Europe a toujours été un espace en incessante
mutation, riche de tensions, voire de conflits entre différents peuples et religions. Mais
aujourd'hui, sous le signe du pluralisme, il s'y manifeste une variété encore bien plus grande de
cultures, religions et convictions différentes. Des sociétés de constitution aussi disparate
requièrent, pour pouvoir survivre, la compréhension, la confiance et le respect mutuels. Dans le
respect et la confiance les dialogues mèneront à la compréhension mutuelle. Les aspects sombres
de l'histoire européenne enseignent justement à quels terribles échecs peuvent aboutir l'absence
de respect, de confiance et de compréhension. Aussi ne nous engageons-nous que rarement sans
préalables dans ces dialogues, car les blessures du passé peuvent facilement s'ouvrir encore,
même là où elles semblaient depuis longtemps cicatrisées. Il suffit parfois de simples allusions
pour réveiller d'anciennes peurs et raviver un héritage de préjugés enfouis. A fortiori des
événements majeurs sont-ils susceptibles de ranimer les spectres du passé, fragilisant, voire
ruinant la coexistence. Lorsque le souvenir d'un passé conflictuel divise les personnes et les
peuples, le tact et l'intuition ne suffisent pas pour renouer les fils d'un dialogue rompu; souvent
une force quasi surhumaine de dépassement de soi est nécessaire. Nous chrétiens, devons dès lors
sans cesse nous tourner vers notre commun Seigneur et Frère Jésus-Christ, et prier que l'Esprit
de Dieu veuille nous redresser, consoler et fortifier.
Relations avec le judaïsme
(B13) Jésus de Nazareth, que nous confessons comme Christ, est né juif, et il a vécu en tant
qu'être humain dans la foi juive. Etant le Christ, il nous a fait connaître le Dieu d'Israël, qui n'a
jamais répudié sa fidélité à l'Alliance avec son Peuple. Nous partageons avec les juifs la même
parole de Dieu dans le Premier Testament, la foi en ce Dieu qui nous a créés à son image et qui
nous a délivrés de l'esclavage et de l'oppression. La prière des Psaumes et les paroles des
prophètes nous ont marqués. Tout cela montre que le christianisme est enraciné dans le judaïsme
(Rm. 11, 17s). Notre rapport au judaïsme est infiniment plus fort que celui qui nous relie à
d'autres traditions religieuses. La culture européenne doit à l'héritage juif une contribution
décisive dans d'innombrables domaines. Le crime de l'extermination et de l'expulsion de la
majeure partie des juifs d'Europe constitue une amputation dont les conséquences sont pour la
culture européenne un dommage à jamais irréparable. La culpabilité en revient tout
particulièrement au régime national-socialiste qui, dans son mépris de l'humanité, a tenté
d'extirper définitivement le judaïsme de l'Europe. Les Allemands, les Autrichiens et d'autres
encore partagent cette responsabilité, dans la mesure où ils ont soutenu le régime et n'y ont pas
opposé une résistance suffisante. Ce reproche s'adresse même à un certain nombre d'Églises.
Nous devons reconnaître avec honte que l'hostilité envers les juifs était largement répandue en
Europe et qu'elle se manifeste à nouveau. L'antisémitisme raciste et socio-darwiniste qui a
dominé depuis le 19e siècle, le plus souvent même sous un habillage scientifique, pouvait
s'appuyer sur une longue tradition antijuive au sein du christianisme, remontant jusqu'aux débuts
de son histoire. Certes, cette tradition n'a pas imprégné avec la même intensité toutes les parties
du monde chrétien à toutes les époques. On peut citer, dans passé et le présent, des exemples
d'une attitude plus positive envers les juifs. Et pourtant le poids d'une culpabilité chrétienne
demeure écrasant. Nous sommes heureux que le dialogue judéo-chrétien se soit intensifié au
cours des dernières décennies et qu'il ait grandement fécondé la théologie chrétienne et la
pratique des Églises, comme le confirment de nombreux documents ecclésiaux récents. Nous
sommes également heureux de constater que le nombre de communautés juives a aujourd'hui
tendance à augmenter dans de nombreux pays européens, et que les chrétiens ont à nouveau la
possibilité de vivre côte à côte avec les juifs et de découvrir et comprendre ainsi leur héritage
commun.
Formes actuelles de pluralisme européen
(B14) Juifs et musulmans ont vécu depuis des siècles sur le sol européen et constituent en maints
pays d'importantes minorités. Par ailleurs, à la suite des Lumières et de la sécularisation, le
nombre de ceux qui ont rejeté la foi chrétienne, des indifférents ou de ceux qui ont adhéré à
d'autres conceptions du monde, ne cesse de croître. Dans la zone de l'hégémonie communiste,
la religion a été opprimée au profit d'une idéologie athée, en dépit d'une liberté religieuse
théoriquement garantie. Des croyants y ont souvent été brutalement persécutés. Aujourd'hui, des
groupes très divers y font apparition, cherchant à se répandre, et beaucoup d'entre eux ne
s'interdisent pas l'usage de méthodes discutables. En Europe de l'Ouest et du Nord, les
migrations d'ouvriers, les flots de réfugiés, les transferts de populations et la mobilité croissante
ont contribué non seulement à renforcer la diversité confessionnelle chrétienne, mais aussi à
augmenter la présence de religions mondiales non chrétiennes. Il s'agit là avant tout de l'Islam,
qui fait montre du développement le plus dynamique, mais aussi des religions du Sud-est
asiatique.
Désir d'expérimentation religieuse
(B15) Il semble finalement que l'époque dite post-moderne soit animée d'un désir
d'expérimentation, qui inclut la dimension religieuse de la vie. On observe parfois même une
fringale d'expériences religieuses ou spirituelles. De nombreux «prophètes», dont les buts ne sont
pas toujours d'ordre religieux, proposent des réponses. On redonne vie à d'anciennes traditions
religieuses, et des religions fort éloignées sont adaptées en Europe. Au sein même des Eglises
chrétiennes croît l'intérêt pour les traditions non chrétiennes, qui vont parfois jusqu'à déployer
un attrait considérable. Ce dont nous avons besoin, c'est de nous mettre d'accord sur les critères
de discernement des esprits. On peut dire à cet égard que les prédictions d'une sécularisation
progressive devant déboucher sur un âge plus ou moins sans religion, ne se sont jusqu'ici
vérifiées de manière visible ni en Europe ni en d'autres parties du monde. La situation réelle offre
une image bien plus contrastée et ne permet d'autre conclusion que celle d'une culture
européenne durablement marquée par une pluralité de convictions et de styles de vie. Toutes les
réflexions pour tracer la voie au christianisme à l'orée du prochain millénaire doivent partir de
ce constat fondamental.
Tolérance et réconciliation
(B16) Il faut dire clairement que vivre ensemble dans la Maison européenne requiert de la
tolérance de la part de tous ses occupants. La tolérance est bien la condition minimale pour une
coexistence pacifique. Mais tout comme la paix est plus que la seule absence de guerre, celui qui
vise la coexistence féconde ne saurait se contenter de tolérer que d'autres personnes soient
différentes. Si nous voulons que la diversité soit source de richesse pour tous, les contradictions
latentes ou patentes qu'elle contient doivent être résolues. Cela est d'autant plus vrai dans les cas
où les différends ont dégénéré en violences par le passé et se perpétuent dans le présent avec une
virulence blessante. Les différends non résolus divisent une communauté. Le souvenir
d'injustices et de souffrances du passé empoisonne les relations humaines tant qu'aucune
guérison n'intervient. Le temps ne guérit pas les plaies; au mieux, il les cicatrise, si bien qu'elles
se rouvrent rapidement et se remettent à saigner lors de nouvelles épreuves. Le processus de
réconciliation est semblable à une cure de désintoxication; il passe par des moments de sevrage,
où le manque fait souffrir de honte et d'humiliation. Il s'agit pourtant de douleurs bénéfiques;
car pour évacuer du monde d'anciennes injustices et souffrances, il appelle les fautes par leur
nom et les confesse, condition d'accès au pardon. Ainsi il n'y a pas de réconciliation sans vérité
et justice. Si toute violence commise ou subie par des êtres humains est tragique pour tous les
concernés, on ne peut pour autant jamais gommer la distinction entre coupables et victimes.
Relations avec l'Islam
(B17) Le monde chrétien en général et l'Europe chrétienne en particulier connaissent une longue
histoire de relations avec l'Islam, qui de nos jours représente numériquement la plus importante
religion non chrétienne de notre continent. En Europe septentrionale et centrale, on est peu
conscient de l'influence historique de l'Islam sur la culture européenne. On a tendance à oublier
qu'en d'autres parties de l'Europe, juifs et musulmans ont vécu en bon voisinage. D'une manière
générale, les situations bien différentes. L'époque de l'hégémonie ottomane en Europe
méridionale n'autorise elle-même aucun jugement global. Des stéréotypes tant du côté chrétien
que musulman, ont joué dans l'histoire un rôle énorme, le plus souvent funeste. Ils émanaient de
part et d'autre d'expériences douloureuses qui se sont gravées profondément dans la mémoire
des peuples et qui ont largement occulté les expériences contraires. Pour les chrétiens, une
méfiance abyssale s'est installée à partir des conquêtes arabes, tartares et turques. Pour les
musulmans, le même genre de suspicion trouve ses racines dans l'expérience des croisades et du
colonialisme. Tout conflit ultérieur s'en nourrit. Des musulmans du monde entier ont ainsi
interprété la récente guerre en Bosnie à la lumière de l'histoire et l'ont jugée comme une nouvelle
preuve évidente de l'hostilité de l'Occident contre l'Islam. Le destin des minorités chrétiennes
dans certains Etats musulmans et la violation de leurs droits humains confirment beaucoup de
chrétiens et d'Européens dans la crainte et la conviction que l'Islam n'autorise foncièrement
aucune coexistence sur pied d'égalité. Des groupes fondamentalistes semblent, une fois de plus
et de la façon la plus cruelle, étayer ce jugement par leurs actions terroristes. Il ne nous revient
pas ici de nous prononcer de manière définitive sur ces difficiles questions historiques, morales
et juridiques, qui restent à reprendre dans le dialogue islamo-chrétien. Nous voulons simplement
souligner la nécessité impérieuse de ce dialogue qui a débuté en maints endroits. A cet égard, le
débat sur les droits humains doit jouer un rôle déterminant. Comme chrétiens, nous sommes
solidaires de ceux de nos surs et frères qui ont eu à souffrir et continuent de souffrir sous la
domination musulmane. Nous voulons nous garder, ce faisant, d'user de mesures différentes dans
notre appréciation d'injustices passées ou présentes.
Mission et dialogue en Europe
(B18) En bien des Eglises s'est amorcée une réflexion intense sur la manière de renouveler la vie
ecclésiale et de rendre plus vivant et crédible le témoignage des chrétiens en Europe. Cet esprit
missionnaire n'exclut pas le dialogue avec d'autres croyants. C'est le même Esprit qui proclame
au monde entier la Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu révélé en Christ et qui permet de
reconnaître dans tous les êtres justes et saints les signes de la présence de Dieu. L'Esprit nous
appelle tous à purifier notre coeur et à faire régner dans toutes les sociétés la vie, la justice et la
paix.
Eglise et société
(B19) Le Christ, qui nous a libérés, veut que son Evangile soit accepté en toute liberté et que
nous respections la conscience de chaque individu, ainsi que l'action invisible de l'Esprit de Dieu
dans le coeur des hommes et des femmes de bonne volonté. Dans les rapports entre religion et
société, les chrétiens doivent aussi s'efforcer de respecter la dignité humaine et toutes les formes
de liberté religieuse individuelle et collective. La législation de l'Etat doit en être le garant.
ENGAGEMENT POUR LA JUSTICE SOCIALE, NOTAMMENT POUR VAINCRE LA
PAUVRETE, L'EXCLUSION ET D'AUTRES FORMES DE DISCRIMINATION
La justice, fil d'or de la tradition judéo-chrétienne
(B20) Ce n'est pas par hasard que le Rassemblement de Bâle s'intitulait «Paix et Justice». Peu
de thèmes, en effet, sont aussi profondément enracinés dans la tradition biblique que le lien entre
la foi au Dieu d'Israël, Père de notre Seigneur Jésus-Christ, et le désir humain d'un monde juste.
Dans la ligne du message des prophètes et de la prédication de Jésus, Bâle a mis en évidence
l'ampleur de notre «conversion (métanoia) à Dieu», et déclaré qu'elle nous engage à chercher à
«entrer dans une société où les êtres humains ont les mêmes droits et vivent en solidarité les uns
avec les autres» (§ 45). On nous y mettait en garde avec une vigueur prophétique «contre toute
résignation à l'injustice, contre toute complicité avec elle», et on nous enjoignait de ne pas nous
abandonner à une «passivité qui n'est que lâcheté, compromission ou souci de conserver notre
propre paix aux dépens des autres, en particulier des faibles, qui n'ont ni pouvoir ni voix pour
défendre leur dignité et leurs droits» (§ 32).
Notre confession du Dieu de justice
(B21) Face aux nouvelles conditions qui prévalent en Europe, nous réaffirmons et confessons à
nouveau que le Dieu créateur et libérateur est en même temps le Dieu de la justice qui nous
appelle à combattre partout les injustices dans les structures et les comportements sociaux. Nous
nous référons à Jésus lui-même et à la compréhension de sa mission, tels que l'Ecriture nous en
rend témoignage : «L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a conféré l'onction pour
annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux
aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d'accueil par
le Seigneur» (Luc 4. 18 - 19).
L'autorité des Eglises
(B22) La volonté des Eglises de s'engager pour plus de justice dans le monde les conduit
inexorablement à se mêler des affaires politiques et économiques. Elles s'attirent souvent dès lors
le soupçon ou le reproche de falsifier leur message originel et de trahir leur vocation propre.
Selon nous, la mission de témoigner de l'évangile implique irrévocablement le devoir de
l'engagement politique et social, aussi bien celui de chaque chrétien individuellement que celui
des Eglises dans leur ensemble. Nous refusons autant de limiter l'engagement des Eglises et des
chrétiens au seul domaine diaconal ou caritatif, que de le voir perverti en alibi pour se soustraire
à une politique sociale. La haute estime dans laquelle le monde politique et la société tiennent
en général ce service désintéressé rendu par beaucoup d'Eglises, d'organisations chrétiennes et
d'innombrables femmes et hommes, nous réjouit. Car, bien que la prédication chrétienne
s'adresse à tous, la place à laquelle l'Eglise est appelée avant tout est aux côtes des pauvres, des
malades, des faibles. Le domaine de l'éthique sexuelle, y compris le problème de la
discrimination contre les homosexuels, représente toujours un défi qui exige la poursuite de
délibérations et de décisions de la part des Eglises. L'Eglise appartient à tous ceux qui sont
exclus ou condamnés à vivre en marge de la société. Nous considérons que c'est une place
d'honneur, car nous sommes assurés de rencontrer précisément là le Dieu auquel nous croyons.
Aussi les Eglises, à travers le processus cuménique de justice, paix et sauvegarde de la création
(JPSC), ont-elles déclaré qu'elles s'engageaient dans l'option préférentielle pour les pauvres.
Situation propre aux Eglises d'Europe centrale et orientale
(B23) Les Eglises d'Europe centrale et orientale ont sans cesse cherché dans le passé à influencer
la vie de la société, dans les conditions politiques particulières, à travers le témoignage vécu de
la foi, aussi bien de chrétiens individuels que de petits groupes. Elles ont grandement contribué
au changement pacifique de 1989. La nouvelle situation élargit leurs possibilités précédemment
fort limitées, mais en même temps l'option pour les pauvres constitue encore pour ces Eglises
à l'heure actuelle une difficulté majeure. Nous reconnaissons néanmoins que pour le moment
l'option préférentielle pour les pauvres soulève pour les Eglises d'Europe centrale et orientale
une difficulté majeure. Quiconque veut pouvoir publiquement prendre position sur des questions
d'éthique sociale et faire prévaloir des revendications politiques, doit pouvoir disposer d'experts,
auxquels les Eglises n'ont pas nécessairement accès. En Occident, elles ont souvent pu à cet
égard créer des instruments idoines par le biais d'instituts, de commissions et de chaires
d'éthique sociale. Les Eglises de l'ancien bloc de l'Est étaient, dans le passé, interdites
d'ingérence et de prises de position publiques dans les problèmes politiques ou sociaux, à
l'exception sans doute d'approbations de la politique gouvernementale. Il leur manque souvent
aujourd'hui une adéquate doctrine sociale, applicable à leur situation, des experts dûment formés,
des instituts de recherche et d'autres moyens indispensables pour accomplir le mieux possible
leur mission.
Aide et échange d'expériences oecuméniques
(B24) Les Eglises, dans les parties plus riches de l'Europe, devraient considérer comme étant de
leur devoir de faire part de leurs expériences politiques et de soutenir concrètement la création
d'instruments appropriés là ou ils font défaut. Mais nous avons aussi besoin de partager nos
expériences entre l'Est et l'Ouest. Les expériences avec le socialisme d'Etat à l'Est, et les
expériences de la relativité des valeurs et de l'indifférence dans la société de consommation
libérale à l'Ouest, ont appris aux Eglises que l'ignorance et le mépris des principes moraux en
politique et en économie peuvent avoir des conséquences désastreuses. Dès lors, nous sommes
d'autant plus conscients du péril consistant à négliger, ne fût-ce que partiellement, les valeurs
morales et les principes éthiques dans quelque domaine que ce soit de la vie sociale et politique.
C'est particulièrement en temps de crise économique que les avantages et les charges doivent être
partagés équitablement.
Situation contradictoire depuis 1989
(B25) Les bouleversements de l'année 1989 ont été, pour beaucoup d'habitants des pays
socialistes, associés avec l'espoir d'une liberté politique et d'une prospérité accrues. Ils croyaient
qu'on pouvait désormais réduire les énormes dépenses militaires et investir les sommes
épargnées à des fins pacifiques. En outre, l'économie de marché devait supprimer les
conséquences catastrophiques de l'économie planifiée, libérer des forces créatives et permettre
d'étendre le domaine de la propriété privée. La réalité s'est avérée bien plus complexe : sans
conteste, la plupart des espérances politiques se sont vérifiées et la prospérité générale a bien
augmenté en maints lieux. Pourtant le changement structurel en Europe centrale et orientale a
simultanément détérioré la situation économique et sociale pour de larges secteurs de la
population, réduisant beaucoup de gens au chômage, notamment les femmes. La société se voit
déchirée entre une petite classe de nouveaux riches et une écrasante majorité de laissés-pour-compte, qui souffrent d'une pauvreté autrefois inconnue. La corruption, l'influence des
associations de malfaiteurs, l'inefficacité des législations et la ténacité au pouvoir que
manifestent certaines cliques, entravent de surcroît le progrès économique et social.
Les dangers de la mutation économique
(B26) Un profond changement structurel aux conséquences dramatiques bouleverse aussi, depuis
assez longtemps, le reste de l'Europe. Certes, s'il existe de grandes différences d'un pays à
l'autre, tant en ce qui concerne la situation particulière que la perspective de développement
futur, le changement se paye à chaque fois au prix fort d'un inquiétant taux de chômage. A l'Est,
les systèmes de sécurité sociale font encore souvent défaut ou ne s'implantent que difficilement
dans les conditions actuelles. A l'Ouest, par contre, ils risquent de s'écrouler sous le poids
croissant des problèmes qui les affectent. On constate donc une convergence qui, en dépit des
divergences régionales, a pour effet d'accumuler des détonateurs sociaux et politiques. Le
processus de mondialisation de l'économie, qui se déroule largement selon un modèle néolibéral,
influence le marché du travail, déplace radicalement l'équilibre entre capital et travail, menace
l'ensemble du climat social, et mine la disposition générale à payer le prix d'une effective
politique écologique.
La discrimination contre les femmes
(B27) Il appartient aux Eglises de considérer les changements structurels des sociétés
européennes avec les yeux de ceux qui en pâtissent. Nous sommes indignés de constater que,
malgré les succès considérables de la lutte pour l'égalité des droits, les femmes sont encore très
largement défavorisées. L'accès aux postes de pouvoir dans la société, à quelques exceptions
près, leur demeure toujours interdit, bien que les formations exigibles diffèrent à peine entre
femmes et hommes dans la plupart des Etats industrialisés. Même là où les femmes sont
parvenues à obtenir l'égalité professionnelle avec les hommes, il leur en faut souvent payer le
prix fort et accepter de plus lourdes charges que les hommes. On ne procède que très rarement,
en matière de politique familiale, dans l'économie et l'administration, à de sérieuses tentatives
de rééquilibrage en vue de parvenir à une plus juste répartition des charges. Les hommes se sont
montrés jusqu'ici trop peu disposés à remettre sérieusement en question leurs rôles et leur
comportement. En plus, la concurrence plus âpre sur le marché du travail détériore encore
davantage la situation des femmes. Leurs salaires déjà inférieurs s'en trouvent encore comprimés.
Elles sont les premières à être licenciées, ou à n'être embauchées qu'à des postes de travail
subalternes. Au bout du compte, il ne s'agit de rien moins qu'une féminisation du chômage. Cet
état de fait que nous ne faisons qu'esquisser ici, nous paraît scandaleux, d'autant plus que les
Eglises se rendent parfois coupables de pratiques similaires, alors même que partout la vie
ecclésiale dépend en grande partie des femmes.
La situation des apatrides comme cas d'espèce
(B28) Comme au travers d'un prisme, un faisceau de problèmes européens apparaît à travers le
destin de ceux qui doivent quitter leur patrie pour de graves motifs. La question des réfugiés
marque de sa griffe indélébile le 20e siècle et tend à devenir un problème existentiel pour
l'humanité tout entière. Bien que la majorité écrasante des réfugiés séjourne dans des pays dits
du Tiers Monde (ou des «deux tiers du monde»), l'Europe aussi abrite un grand nombre de
réfugiés. La seule guerre dans l'ex-Yougoslavie a déjà privé des centaines de milliers de
personnes de leur foyer, et les a dispersées aux quatre vents. En dehors de la guerre, ce sont
surtout la persécution et l'oppression, la pauvreté et la perspective d'un avenir bouché, qui
incitent les gens, ou les contraignent, à s'enfuir. Les pays pauvres, riverains de la Méditerranée
constituent la première source de migrants; ils sont suivis par un nombre croissant de personnes
provenant de l'Europe de l'Est. Les pays plus prospères d'Europe de l'Ouest et du Nord
constituent le but de cette migration. Ceux-ci opposent généralement aux migrants et réfugiés une
attitude de soupçon et de rejet. A bien des endroits, le terme même de «migrant économique» a
pris un sens fortement péjoratif. Une politique juste et honnête du droit d'asile et du droit à
l'immigration, aux niveaux tant national que supranational, devient irréalisable pour de multiples
raisons, quand on déploie des efforts intensifs pour barricader les pays individuels, voire
l'ensemble des Etats d'Europe occidentale. Ainsi, la détresse des réfugiés, demandeurs d'asile
et migrants de toutes espèces, démontre à quel point les pays riches d'Europe se comportent de
façon scandaleusement égoïste et impuissante devant la question du partage, tant entre les
différents pays européens que vis-à-vis du reste du monde.
Critique de l'égoïsme et obligations sociales de la propriété privée
(B29) Les chrétiens n'ont évidemment pas de recettes miracle pour résoudre des problèmes d'une
extrême complexité, et nous mettons expressément en garde contre l'influence de personnes ou
de groupes qui vantent des solutions simples. De telles propositions sont toujours trompeuses et
périlleuses. Elles ne servent le plus souvent qu'à esquiver notre propre responsabilité et à
qualifier d'autres de boucs émissaires. Par ailleurs, la réalité du péché se manifeste dans les
comportements individuels, mais imprègne et sclérose parfois aussi les structures. Les Eglises
se rendraient coupables en gardant le silence à ce sujet. Aussi nous opposons-nous énergiquement
à toute tendance visant à glorifier l'égoïsme comme recette de succès ou comme vertu de survie.
Il existe certes des intérêts légitimes et un amour de soi justifié, mais l'égoïsme comme tel est
répréhensible. Préférer la qualité humaine de l'économie de marché à l'économie planifiée, ne
doit en aucun cas être interprété comme une autorisation d'enrichissement sans frein ou de
concurrence sans merci. Nous considérons le droit de propriété comme un droit fondamental,
mais insistons sans relâche sur l'universalité de ce droit et l'obligation de la responsabilité sociale
qui lui est inhérente. Nous sommes troublés de constater que le caractère international des
marchés financiers permet que l'on accumule de plus en plus d'argent, et de se décharger de la
responsabilité qui en découle, d'autant plus que certains Etats en tirent de grands profits. Le
tourbillon sans bornes des flux financiers requiert des négociations et des traités politiques
internationaux. La politique n'a pas le droit de capituler lorsque les instances nationales de
contrôle ne parviennent plus à s'exercer.
Nécessité de partager le pouvoir
(B30) Dans les pays plus riches d'Europe occidentale et septentrionale se maintient la conviction
qu'une dynamisation du développement économique résoudra, à moyen et à long terme, les
questions sociales aujourd'hui préoccupantes. Il est bien vrai que sans une économie rentable,
on ne peut dégager les fonds nécessaires aux prestations sociales. Nous soutenons néanmoins
qu'il est illusoire et dangereux de s'en remettre au seul progrès économique. C'est méconnaître
qu'en l'absence d'une volonté de partage des richesses, la solution aux problèmes sociaux en
Europe est impossible. Par richesses, nous entendons tout bien dont on jouit, non seulement la
richesse financière, mais aussi le travail, le temps, le savoir et la technique. Le problème
fondamental en jeu ici est celui du pouvoir et du partage du pouvoir. Il faut se rendre compte
qu'une répartition injuste du pouvoir équivaut à une négation des chances de vie. Sans pouvoir,
on se trouve exclu du cercle vital de la société. Un nombre croissant de gens, notamment de
jeunes, se voient sans cesse exposés aux séductions d'un univers de consommation, et en même
temps interdits d'accès au partage du pouvoir et de la prospérité. Cela ne peut qu'attiser une juste
colère, voire faire naître une sourde fureur qui risque trop de déboucher en soudaine explosion
de violence incontrôlée. Nous en observons déjà d'inquiétants signes précurseurs et mettons en
garde contre la tentation de réagir d'abord par la seule répression violente, sans rechercher la
justice.
Responsabilité sociale dans la maison européenne commune
(B31) Le Rassemblement cuménique de Bâle a déclaré : «Dans une maison commune, il y a des
responsabilités communes. Il n'est pas acceptable que certaines de ses parties soient délabrées,
alors que d'autres sont somptueuses. Dans une maison commune règne un esprit de coopération
et non de confrontation» (§ 66). Nous confirmons cette affirmation, car elle nous paraît
aujourd'hui encore bien plus importante qu'alors. Si les Européens échouent à assumer leur
responsabilité commune, non seulement la paix sociale, mais l'ordre démocratique lui-même se
trouvera en péril, tant à l'Ouest qu'à l'Est. Il deviendrait impossible, d'ailleurs, de maintenir ou
d'édifier une société civile. La justice crée la paix, et elle est une des sources les plus profondes
d'une vie réconciliée. Les Eglises ont de ce fait besoin d'une politique européenne commune qui
leur soit propre. Il est de leur devoir de promouvoir l'Union européenne, aussi bien que de
revendiquer une politique sociale. L'une et l'autre sont surtout concernées actuellement par
l'introduction d'une monnaie commune européenne, question qui sera d'une importance
historique pour le développement futur de notre continent. Car, de sa mise en oeuvre concrète,
dépendra le degré de démocratisation d'une Europe résolument solidaire et juste. L'extension
d'institutions européennes, largement occidentales, comporte un nouveau danger d'exclusion.
Les Eglises doivent plaider pour une Europe qui s'étende à l'ensemble du domaine couvert par
l'OSCE. L'intégration des pays d'Europe orientale et centrale dans les structures occidentales de
l'économie et de la sécurité courent le risque d'engendrer de nouvelles formes d'injustice et de
marginalisation.
ENGAGEMENT POUR LA RECONCILIATION ENTRE LES PEUPLES ET LA
PROMOTION DE METHODES NON VIOLENTES DE RESOLUTION DES CONFLITS
Réconciliation, dialogue et renoncement à la violence
(B32) Dans le document final du Rassemblement cuménique de Bâle, les réflexions sur la
politique de la paix et de la sécurité ont occupé une large place. On y exprimait le désir croissant
de surmonter les divisions en Europe. La perception d'une transformation démocratique et non
violente permettait d'espérer en l'avenir. L'engagement de la société civile ajoutait une nouvelle
dimension au processus de détente (§ 59). Cependant, comme les processus de transformation
comportent toujours leur part de conflits, le document de Bâle soulignait «Nous demandons avec
insistance que ce processus de transformation soit aussi un processus de réconciliation» (§ 62).
L'une des voies de réconciliation préconisées par le Rassemblement de Bâle était le dialogue par-delà la ligne de démarcation qui divisait l'Europe (§ 60). Le préalable décisif au dialogue et à la
réconciliation consistait à renoncer radicalement à la violence. Car «Dans nos pays et sur notre
continent il n'existe aucune situation qui exige ou justifie le recours à la violence» (§ 61).
Les expériences d'après 1989
(B33) La nouvelle guerre mondiale ne s'est pas produite, mais pas davantage la paix mondiale.
Les raisons de craindre que l'Europe se transforme en un enfer atomique ont sensiblement
diminué. Cependant, la guerre conventionnelle a réapparu en Europe, accompagnée de brutalités,
de pillages, de viols, d'expulsions et de «purifications ethniques» inimaginables. L'impression
d'ensemble est encore assombrie par les images de famine, de génocide et de misère de réfugiés
déferlant sur nous en provenance d'autres continents. Le pouvoir politique se sert toujours de la
guerre comme instrument pour imposer ou défendre ses intérêts. La plupart des gens se sentent
de plus en plus désemparés dans cette situation. Beaucoup de chrétiens et de chrétiennes se
demandent ce que peut signifier, dans ces conditions, l'option préférentielle pour la non-violence.
Notre foi nous interdit la résignation et le cynisme. Aussi affirmons-nous, à la suite de Bâle, que
nous refusons le recours à la violence dans nos pays et sur notre continent tout entier quelle qu'en
soit la cause ou la justification. Une politique de la paix, cohérente et conséquente, est dès lors
nécessaire. Les institutions existantes (Union européenne, OTAN, Conseil de l'Europe, OSCE)
devront évaluer l'évolution de leurs tâches en fonction d'une politique de sécurité et de paix qui
soit orientée vers l'avenir et puisse inclure toute l'Europe. L'élargissement des instituions ne doit
pas provoquer de nouvelles tensions qui entraveraient la conception de sécurité de l'Europe tout
entière, à l'échelle de l'OSCE. Il faut par ailleurs tenir fermement à la politique de désarmement.
En outre, une politique de la paix exige aujourd'hui la prévention des conflits et la promotion
d'une culture de la confiance et de la compréhension. A cet égard, des organisations civiles, des
services de la paix et aussi des Eglises peuvent tout particulièrement apporter une contribution
essentielle.
Le rôle des Eglises dans les conflits
(B34) A chaque étape de bon nombre de conflits armés, outre les causes économiques, sociales
et politiques, des facteurs ethniques et religieux jouent un rôle déterminant. Il est très difficile de
démêler l'écheveau des différents éléments d'un conflit et de discerner comment ils font l'objet
d'exploitation politique. Cela est spécialement vrai des guerres civiles, qui en général se
distinguent par une cruauté exceptionnelle. Le comportement des différentes confessions et
religions n'offre pas davantage une perspective cohérente. A l'intérieur même d'une Eglise ou
religion données, on constate des prises de position contradictoires concernant un même conflit.
De la sorte, les religions et les Eglises deviennent une partie du problème. Il est d'autant plus
important de se pencher sur le problème des relations souvent peu claires entre religions, Eglises,
peuples et nations, comme sur celui des rapports entre identité religieuse et ethnique. D'un tel
examen, on pourra tirer des conclusions d'ordre pratique. Des méthodes éprouvées de médiation
permettraient d'inviter tous les belligérants à s'engager pour clarifier leurs positions. Ceci
pourrait conduire à désamorcer les conflits avant même qu'ils n'éclatent. La crédibilité des
religions et des Eglises se mesurera à la contribution qu'elles apporteront à la solution des
conflits pour éviter qu'ils n'éclatent en violence. C'est dès ce moment, non seulement à l'issue
des hostilités, que commence leur mission d'agents de la réconciliation.
Signification croissante des efforts de résolution des guerres civiles
(B35) Les guerres classiques entre Etats souverains ont notablement diminué depuis la Deuxième
guerre mondiale. Par contre, on assiste à une croissance notoire du nombre de conflits violents,
avec ou sans participation de forces armées régulières, conflits qui s'en tiennent aux limites d'un
Etat ou qui en débordent les frontières. On peut en tirer notamment deux conséquences pour la
politique de sécurité et de paix. L'intégration internationale des forces armées s'est avérée un
instrument important par une politique militaire et sécuritaire tournée vers l'avenir. La prévention
des conflits et les moyens non militaires de gestion des conflits doivent cesser d'être
marginalisés. Il faut, au contraire, leur accorder la priorité dans l'action politique. Puisque le droit
international proscrit toute guerre offensive et n'autorise le recours à la guerre préventive que de
façon restrictive, toute politique de sécurité, juridiquement et moralement défendable, doit avoir
pour but d'empêcher les Etats nationaux de faire la guerre isolément. A titre compensatoire, les
systèmes de sécurité collective, mondiaux et régionaux (ONU, OTAN, OSCE, Conseil de
l'Europe) doivent être renforcés et il faut particulièrement souligner leur mandat de maintien et
de promotion de la paix.
La prévention et la résolution pacifique des conflits
(B36) Les instruments de prévention des conflits et de leur résolution pacifique méritent une
attention plus importante que jamais. Les plus récents exemples de conflits armés en Europe et
hors d'Europe ont montré à l'évidence que dès que l'on passe à la violence ouverte, toute
intervention de l'extérieur s'avère extrêmement difficile. Il importe donc de reconnaître
rapidement le danger et d'y parer à temps. La diplomatie traditionnelle conservera de ce fait son
rôle irremplaçable. Mais il faudra impérativement la compléter, du point de vue théorique et
pratique, par des instruments politiques non gouvernementaux, relevant de la société civile. Dans
ce contexte, un rôle significatif revient aux Eglises qui sont à la fois implantées au niveau
national et reliées entre elles au niveau international. La communauté cuménique sert aussi de
ce fait de sismographe pour enregistrer les secousses sociales, recueillir les informations et les
transmettre aux instances responsables. Les Eglises peuvent, en outre, agir par elles-mêmes dans
des situations de crise, soit par la voie de la diplomatie ecclésiastique, soit par le bais d'actions
symboliques activement non-violentes.
Oecuménisme et compréhension entre les peuples
(B37) Après la première guerre mondiale est né le mouvement du Christianisme pratique qui
souhaitait tirer les leçons de la défaillance effarante des Eglises et les préparer à mieux servir la
cause de la compréhension entre les peuples. Un réseau de contacts cuméniques entre
personnes, paroisses et Eglises s'est tissé. Il a rendu d'irremplaçables services notamment durant
la Deuxième guerre mondiale puis pendant la guerre froide, en permettant de franchir l'abîme
entre les camps ennemis. Il existe aujourd'hui un réseau de milliers de contacts et de partenariats
entre communautés de l'Est, de l'Ouest, du Nord et du Sud de l'Europe. Beaucoup
d'organisations de laïcs, de services et d'uvres de l'Eglise ont également commencé à jouer un
rôle actif dans la compréhension entre les peuples et entre les Eglises. Ces activités forment la
base de l'engagement cuménique dans le processus européen de réconciliation. Elles méritent
le soutien de leurs Eglises et de l'opinion publique. De même le Conseil cuménique des
Eglises, la Conférence des Eglises européennes, le Conseil des Conférences épiscopales
européennes, et certaines Eglises individuellement se sont efforcés d'intervenir en médiateurs
dans les différentes zones de conflit en Europe. Ces efforts supposent la conviction inébranlable
que la cohésion du Peuple de Dieu transcende les frontières entre les peuples. Il est plus
important de faire preuve de loyauté envers la communauté cuménique comme expression
visible de l'unité du Corps du Christ, qu'envers un groupe ethnique ou national.
L'engagement des Églises en faveur des victimes de la barbarie
(B38) Si les conflits nationaux et ethniques résultent la plupart du temps de causes économiques
et politiques, ils sont avant tout des conflits d'identité. Les études sur la paix montrent qu'ils sont
très difficiles à maîtriser et à éteindre, du fait que l'identité n'est guère un facteur négociable. On
sait par expérience que les différends économiques ou politiques se laissent plus facilement
aplanir ou régler par consensus ou compromis. La peur de perdre sa propre identité fait intervenir
des souvenirs historiques, des traumatismes collectifs et des mythes nationaux, qui ajoutent une
dimension culturelle plus importante encore que la dimension politique. La violence qui s'en
prend à l'identité des personnes ou des groupes recourt presque immanquablement à des
méthodes barbares. Des rituels d'avilissement, notamment l'infamie de viols systématiques,
comme aussi le destruction délibérée d'églises, de bibliothèques, de monuments ou d'autres
symboles d'une culture ethnique, nationale ou religieuse, etc. sont destinés à dépouiller de leur
dignité humaine les personnes concernées. Devant de tels forfaits, les Eglises doivent sans
équivoque prendre fait et cause en faveur des victimes, pour défendre et rétablir leur dignité. Les
victimes devraient pouvoir trouver auprès des Églises l'espace - au sens propre ou au figuré - où
elles puissent exprimer leur souffrance devant Dieu et leur prochain, dans le silence, le cri ou la
plainte. Aux victimes revient toujours le premier mot. Ensuite seulement, les coupables peuvent
demander la parole, et il ne faut en aucun cas manquer de la leur donner, car personne ne perd
jamais le droit d'être traité avec justice. Les Eglises n'ont pas le droit de prononcer des
jugements, ni de punir des crimes de guerre ou des méfaits perpétrés durant une dictature. Mais
il leur revient d'une part d'offrir leurs soins pastoraux aux victimes comme aux bourreaux, et
d'autre part de concourir à soumettre ces crimes aux juridictions nationales ou internationales
dûment habilitées. Les Eglises devraient s'engager à susciter et à soutenir la création de
commissions de vérité et de réconciliation, tant au niveau national que local, ainsi qu'à
promouvoir le cadre institutionnel indispensable pour leur travail.
Services de Shalom
(B39) Le Rassemblement de Bâle a formulé un principe que nous considérons désormais comme
principe directeur de toute politique de la paix. «La non-violence est une force active, dynamique
et constructive, fondée sur le respect absolu de la personne humaine» (§ 86). Cet esprit doit
animer toute activité soucieuse d'ouvrir et de maintenir ouverts des chemins de réconciliation,
y compris le service militaire. La non-violence est un élément constitutif de la doctrine chrétienne
et du témoignage de Jésus-Christ. Le refus d'utiliser la violence qui tue mérite le respect et le
soutien de toutes les Eglises. Cela vaut aussi pour le rôle éminemment constructif joué par les
femmes dans le processus de paix et de réconciliation. Si les Eglises veulent réaliser un travail
efficace pour la prévention et la résolution non militaire des conflits, et pour la réconciliation
dans les domaines politique, social, ethnique ou religieux, elles auront besoin de personnes
formées aux principes et aux méthodes de la gestion non violente des conflits. A Bâle, il a été
suggéré aux Eglises d'instaurer des «services cuméniques de shalom», pour la compréhension
entre les peuples (§ 80). Certaines initiatives ont commencé à mettre en oeuvre cette proposition.
Il est temps à présent que les Eglises, sur la base des expériences acquises, prennent les
dispositions concrètes pour la création de missions de paix (Peace teams), de ministères de la
paix (Peace Ministries) et de services non militaires de la paix (Civil Peace Services). De tels
services pourraient remplacer le service militaire. La création, au cours des prochaines années,
dans tous les pays européens, de centres ecclésiaux offrant outre une formation pratique, une
préparation spirituelle à l'esprit de la non-violence, nous parait une perspective réaliste.
PRATIQUE NOUVELLE DE LA RESPONSABILITE ECOLOGIQUE, EU EGARD EN
PARTICULIER AUX GENERATIONS FUTURES
La plénitude qu'attend la création tout entière
(B40) Le Rassemblement cuménique de Bâle a rappelé avec raison aux Eglises européennes
que la promesse de la paix ne se limite nullement au genre humain, mais s'étend à la création tout
entière (§ 26). La créativité surabondante et la puissance transfigurante de la miséricorde du Dieu
trinitaire font sans cesse surgir le monde prodigieux et mystérieux de la réalité créée, et ne
cessent de le travailler pour s'y révéler avec toujours plus de clarté et de gloire. Bâle disait :
«Nous attendons avec la création tout entière la révélation de cette gloire future et savons que
ce n'est qu'alors que notre condition pécheresse présente sera définitivement surmontée.
Pourtant, nous affirmons, en même temps, que cet avenir se manifeste déjà ici et maintenant dans
notre vie terrestre. C'est pourquoi le destin suprême de l'humanité est de rechercher, dans ce
monde et dès à présent, la paix et la justice divines, dans la conscience de notre solidarité avec
la création de Dieu tout entière» (§ 27).
Respect originel des religions pour la création
(B41) Toutes les religions ont conscience, d'une façon ou d'une autre, de cette dimension
intérieure, spirituelle voire sacramentelle du monde dans lequel nous vivons. Dès les temps les
plus reculés, les humains prirent la mesure de la grandeur et de la vitalité du divin dans la
puissante beauté du cosmos et la force de vie quasi indestructible de la terre. Dans la tradition
sapientiale du Premier Testament, tout comme chez Paul dans le Nouveau Testament et chez un
grand nombre de témoins de la théologie patristique, s'exprime cette attitude de respect,
d'émerveillement et de joie devant l'uvre créatrice de Dieu. Des générations ultérieures en sont
pourtant arrivées pratiquement à oublier, voire à effacer cette empreinte, pour transformer la
doctrine juive et chrétienne de la création en justification religieuse de l'exploitation effrénée de
la nature. Cette compréhension pervertie et étriquée de notre propre tradition a mené non
seulement au mépris de la sagesse d'autres religions et cultures, mais même à la destruction de
leurs traditions. Elle a, en outre, contribué à légitimer une destruction sans limite de la nature,
dont nous sommes tous témoins.
Croyance moderne en la science
(B42) Les sciences naturelles modernes vivent principalement du «désenchantement du monde»
que la tradition judéo-chrétienne a initié, et elles se sont développées pour devenir l'un des
leviers les plus puissants de maîtrise de la nature. L'effet bénéfique de ces connaissances et leur
usage technique en maints domaines de la vie humaine ne sauraient être sérieusement mis en
question. Mais à la suite de la découverte de l'énergie nucléaire, s'est opéré une prise de
conscience générale de l'ambiguïté de ce qu'on louait naguère fièrement comme «le progrès
scientifique et technique». Ce progrès a mené, tant dans le domaine de l'économie dirigiste que
dans celui de l'économie de marché, à des dévastations écologiques. Les problèmes économiques
actuels font encore reculer les préoccupations écologiques.
La beauté de la création
(B43) Tout en critiquant à juste titre la science, nous ne devons pas oublier ce que nous lui
devons. Il ne s'agit pas uniquement des améliorations pratiques de l'existence humaine grâce à
la technique ou aux progrès de la médecine. La recherche moderne nous ouvre les yeux de façon
toute nouvelle pour contempler le miracle de la création et ses qualités esthétiques. Les voyages
dans l'espace nous ont, pour la première fois dans l'histoire humaine, permis d'observer notre
propre planète, et l'astronomie nous livre chaque jour des images d'une beauté à couper le
souffle. Plus nous pénétrons dans les profondeurs microscopiques ou plus nous nous aventurons
dans les espaces intersidéraux, plus nous saisissons combien la création dépasse notre
compréhension et notre imagination. Croyants, nous ne pouvons nous empêcher d'y reconnaître
une parabole de la grandeur incommensurable de Dieu et du rayonnement universel de sa gloire.
De notre point de vue, il n'y a pas de contradiction fondamentale entre la science et la foi. Bien
comprise, la science nous aide à discerner la dimension esthétique et spirituelle de la nature,
d'une façon qui correspond aussi bien à notre mentalité moderne qu'à la sagesse antique. Il faut
corriger notre rapport unilatéral à la création et, au sens précis du terme, apprendre à la considérer
autrement qu'une occasion offerte à notre appétit de connaissances ou qu'une marchandise
permettant une exploitation profitable.
Une responsabilité dépassée
(B44) Un regard sur notre histoire culturelle montre que l'on a cherché, dès les origines, à se
prémunir contre les menaces émanant de la nature et à tirer profit pour soi des forces qu'elle
recèle. Même conçue dans un esprit de respectueuse solidarité avec elle, une réalisation culturelle
aussi essentielle que l'invention de l'agriculture, intervient sur la nature, non sans comporter
parfois des conséquences négatives. Celles-ci ont rarement pris les proportions dramatiques que
nous leur connaissons aujourd'hui. Si la science moderne et la technique ont cependant modifié
aussi profondément la situation, c'est parce que, grâce à leur aide, l'ampleur de l'activité humaine
s'est considérablement étendue. Les conséquences de nos activités dépassent toujours davantage
l'horizon d'espace et de temps que notre capacité d'agents peut mesurer et maîtriser. C'est là le
péril propre à l'énergie nucléaire, que ses fins soient d'ordre militaire ou civil. Cet exemple ne
met en lumière qu'un état de fait général, qui soulève des questions morales tout à fait nouvelles.
Le critère de «correctibilité» met en évidence la responsabilité de la génération présente vis-à-vis
de la génération future : nous devons renoncer à tout ce qui pourrait être une menacer ou limiter
ses chances de survie. Prendre conscience de cette responsabilité signifie dès lors renoncer à ce
qui dépasse notre horizon de responsabilité. La découverte d'une nécessaire solidarité avec les
générations futures rejoint la reconnaissance, par la foi chrétienne, de la communauté de destin
de la création de Dieu, qui englobe non seulement les vivants, mais aussi tous ceux qui nous ont
précédés comme ceux qui nous suivent. Elle embrasse aussi les autres créatures. Aussi ne
devons-nous pas avoir honte d'évoquer la souffrance des animaux, voire de la nature inanimée,
car déjà Paul rappelait le soupir de la création tout entière.
Sauvegarde de la création
(B45) L'histoire enseigne que les Eglises chrétiennes doivent changer leur façon de penser, en
commençant par elles-mêmes. Pour ce faire, il leur faut recourir au dialogue cuménique afin
de redécouvrir et de revigorer les éléments des différentes traditions chrétiennes, à même de nous
aider à mieux comprendre et discerner notre responsabilité à l'égard de la création de Dieu.
Rendre plus consciente la responsabilité humaine vis-à-vis du Créateur, semble être la voie à
suivre pour surmonter un anthropocentrisme étriqué. D'autres points de départ, notamment dans
des religions non chrétiennes, soulignent davantage la sainteté de toute vie et la solidarité de
l'être humain avec la nature. La recherche écologique, de son côté, accentue avant tout
l'interdépendance et l'interaction des différents écosystèmes, en eux-mêmes et entre eux. A notre
avis, la responsabilité humaine à l'égard de l'environnement est fragmentaire, si elle ne prend en
considération que les effets négatifs de l'activité humaine sur le seul être humain. Le terme
«d'environnement» lui-même est à utiliser avec précaution. Le concept de «sauvegarde de la
création», qui fait partie de la triade du processus cuménique pour la justice, la paix et la
sauvegarde de la création (JPSC), est justement destiné à faire admettre que la création possède
une dignité indépendante des êtres humains, ancrée dans la seule volonté du Créateur, devant qui
toute pensée et toute action humaine devra répondre. L'Agenda 21, adopté par la Conférence de
Rio (1992), représente un cadre international d'actions qui n'attendent que leur mise en oeuvre
au plan local, régional et national. Pour cela il s'agira de concevoir des modèles et des plans-cadres, qui permettront le développement durable des communautés et des régions au 21e siècle
d'une manière responsable vis-à-vis des générations futures. Le processus conciliaire des Eglises,
qui a commencé au début des années 1980, a dans l'Agenda 21 sa contrepartie politique. Les
initiatives, groupes et organisations chrétiennes peuvent devenir, par une action commune
cuménique au plan local, national et européen, des centres de cristallisation et libérer des
énergies au sein de nos sociétés.
Le paradigme de la diversité des espèces
(B46) De la masse presque illimitée de thèmes écologiques, il suffira d'en retenir deux pour
expliciter ce qui nous importe. Il s'agit, en premier lieu, du problème de la diversité des espèces.
Le Rassemblement mondial des chrétiens à Séoul pour la justice, la paix et la sauvegarde de la
création a rappelé ce que le Rassemblement de Bâle avait déjà réclamé : il faut soutenir les efforts
visant à faire adopter une convention internationale pour la protection des espèces. La
Conférence de Rio a adopté, en 1992, une Convention sur la protection de la diversité des
espèces. Cependant, la situation est en train de se dégrader de plus en plus: de 50 à 100 espèces
disparaissent chaque jour, en particulier dans les forêts tropicales. L'ordre de la création se trouve
ainsi détruit. L'Europe aussi est menacée : l'exploitation non contrôlée de la terre et des forêts,
le traitement irresponsable du sol, la disparition des zones humides contribuent à la disparition
des espèces. Abstraction faite des conséquences écologiques et économiques de la disparition des
espèces, il nous faut sans cesse attirer l'attention sur leur respect, comme aussi sur la beauté de
cette diversité. Dans le document final de Bâle, il est dit de manière concise: «Pour nous
chrétiens, la diversité des espèces manifeste à elle seule la générosité du Dieu créateur» (§ 87).
Cela ne convaincra guère ceux qui ne partagent pas notre foi, mais peut-être oserons-nous leur
demander d'examiner si la richesse de la nature ne représente pas une valeur propre, qu'il nous
appartient de défendre, dès lors que nous en avons reconnu et apprécié le bien-fondé.
Le paradigme de la protection climatique
(B47) Depuis des âges reculés, les êtres humains ont compris que leur dépendance des variations
du temps les soumettait à une condition fondamentalement ambiguë: le soleil fait resplendir la
verdure des arbres, mais il réduit aussi l'herbe en chaume. L'eau humidifie le sol, mais peut aussi
l'éroder. La vénération pour les forces de la nature a toujours accompagné la peur devant leur
déchaînement. La science et la technique ont aidé à domestiquer ces peurs, en contribuant à
maîtriser les forces de la nature et à les mettre au service des intérêts humains. Le sentiment d'un
espace infini a induit les humains à se croire dispensés de réfléchir sur les conséquences
lointaines de leur exploitation du sol, de l'air et de l'eau. Peu à peu cependant, nous percevons
que beaucoup de catastrophes naturelles ne sont au fond nullement naturelles, mais qu'elles sont
les conséquences catastrophiques d'entreprises humaines, où l'agriculture, l'industrie, les
transports et le tourisme ont la plus grosse part. Il est avéré aujourd'hui que nous autres humains
sommes en mesure de modifier les conditions climatiques de notre planète, sans encore pouvoir
en mesurer les conséquences dévastatrices et moins encore savoir y remédier. Notre activité,
poursuivie sous le signe de la maîtrise de la nature, atteint ici définitivement une limite absolue.
Il s'agit de recouvrer le respect envers les conditions dont dépend notre vie, qui ne sont pas en
notre pouvoir et que nous chrétiens reconnaissons comme établies par Dieu.
Conscience écologique et fourvoiement écologique
(B48) La conscience écologique dans la société et dans les Eglises a fait ces dernières décennies
de notables progrès que l'on salue avec gratitude. Il est relativement indifférent de savoir si les
Eglises y ont joué ou non un rôle de pionniers. Il est plus important qu'en de vastes secteurs de
la vie sociale une contradiction majeure existe entre la conscience et le comportement effectif.
Les Eglises ne font pas exception. Une longue liste de déclarations, de proclamations et de
conventions témoigne de justes appréciations et de bonnes intentions, mais sans qu'elles aient
jusqu'à présent su produire de changements fondamentaux. Bien au contraire, les signes se
multiplient que la pression économique parvient partout à refouler à l'arrière-plan la dimension
de la responsabilité écologique. Nous déplorons cette attitude à courte vue pour des raisons
éthiques, mais aussi pour des motifs économiques, car les générations à venir devront en pâtir
et payer le prix de nos comportements erronés. Les rares opérations esthétiques de replâtrage
écologique sont depuis longtemps dépassées. Si difficile qu'en soit la leçon, il faut comprendre
que le défi qui nous est lancé est de changer foncièrement l'ordre du monde. Notre style de vie
actuel et nos valeurs sociales fondamentales reposent consciemment ou inconsciemment sur des
choix de valeurs qui répondent à nos besoins et nos intérêts immédiats. Un style de vie conforme
à la création et une politique qui lui fasse justice commencent dès lors par un réajustement de
notre système de valeurs. Mais ceci suppose une réorientation de notre compréhension de nous-mêmes comme êtres humains, ce qui réclame aussi que nous reconnaissions aux créatures de
notre environnement leur propre droit à la vie, lequel comme le nôtre, a son origine dans l'unique
volonté du Créateur.
PARTAGE EQUITABLE AVEC LES AUTRES REGIONS DU MONDE
Responsabilité de l'Europe
(B49) Lorsque, en 1989, le Rassemblement de Bâle a exigé une réorganisation économique et
sociale des relations Nord - Sud, on ne pouvait prévoir l'ampleur des changements qui allaient
intervenir dans les relations Est - Ouest. La bipolarité entre Est et Ouest avait également exercé
une influence sur le problème Nord - Sud. Au-delà de cette bipolarité, bien des questions se sont
posées d'une façon nouvelle. Mais les inégalités et les décalages dans le temps qui existaient
subsistent encore, et elles se sont même renforcées. L'Europe a une responsabilité propre dans
la résolution du problème des inégalités non justifiées et des manques de partage dans notre
monde actuel. Elle ne peut s'isoler et se mettre à l'écart ou se déclarer innocente.
L'eurocentrisme et le nationalisme européen sont de dangereuses impasses. Car l'Europe, avec
ses intérêts, participe, au développement mondial. Les échanges économiques et culturels, la
diffusion des technologies modernes (génétique, technologie de communication), les finances et
les marchés internationaux agissent au-delà de nos horizons perceptibles et exigent que l'on se
préoccupe de façon responsable de la justice sociale et de la sauvegarde des conditions naturelles
de vie.
Structures de pouvoir de la société mondiale et problème de la dette
(B50) Le premier pas vers la réconciliation est de reconnaître l'influence de notre style de vie et
des systèmes économiques sur le reste du monde. En tant qu'Eglises européennes, nous avons
le devoir d'accepter notre part de responsabilité historique et actuelle, et de promouvoir des
principes et des comportements qui mettent en valeur les orientations éthiques de l'Evangile. Si
nous survolons notre «village mondial», nous reconnaissons un modèle de base qui superpose
deux processus contraires. Il y a d'une part, un processus croissant d'uniformisation (on a parlé
de «culture Coca-Cola»), et d'autre part une différentiation croissante, qui est parfois une forme
consciente de résistance contre le processus d'homogénéisation. Pour celui-ci, on trouve à côté
des efforts de régionalisation les différents types de fondamentalisme. Il serait cependant faux
et fatal d'oublier, dans ce rapide survol, les déséquilibres qui caractérisent la trame des
évolutions. Du point de vue des victimes se dessine un profil de pouvoir où les forces de
mondialisation et d'homogénéisation apparaissent plus puissantes que toutes celles qui pourraient
s'y opposer. Le premier élément de ce problème de pouvoir est celui de la dette, qui maintient
en dépendance de nombreux pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique Centrale et Latine, et les pays
de l'Europe de l'Est. Elle réduit, de manière insupportable, leur marge de manuvre pour régler
leurs problèmes économiques et sociaux. Seule la prise de conscience qu'une telle dépendance
empêche la créativité et la responsabilité, peut mener au dialogue entre le Nord et le Sud, et
amener à la réconciliation en dépit de l'histoire coloniale européenne demeurant en arrière-plan.
Une condition essentielle pour cela est l'annulation générale des dettes, liée à une politique de
développement durable dans les pays concernés. Les Eglises peuvent appuyer cette proposition
en faisant appel à un concept biblique : celui de l'année jubilaire, au cours laquelle on remettait
les dettes, chacun retrouvant ses biens. C'était là une manière de s'ouvrir à la réconciliation dans
le déroulement de l'histoire. Les Églises peuvent faire valoir l'intérêt d'une telle ouverture envers
la réconciliation, en particulier auprès des institutions économiques et politiques. De la sorte, le
don de la réconciliation deviendra source de vie nouvelle pour ceux qui luttent pour survivre dans
des situations indignes et inhumaines.
Importance de la société civile internationale
(B51) Depuis le Rassemblement de Bâle, en 1989, toute une série de conférences importantes des
Nations Unies ont abordé les problèmes fondamentaux du monde. La première a été la
Conférence sur l'Environnement et le développement (Rio, 1992), suivies de celle sur les Droits
de l'homme (Vienne, 1993), celle sur les problèmes sociaux (Copenhague 1995), la Conférence
des femmes (Beijing, 1995), celle sur les problèmes de Population et Développement (La Caire,
1995), sur la vie urbaine (Istanbul 1996). Le Saint-Siège et le Conseil oecuménique des Eglises,
ainsi que les organisations oecuméniques régionales ont participé activement à ces conférences
et contribué à leurs résultats. Des milliers d'organisations non gouvernementales ont été
impliquées dans leur préparation, déroulement et mise en oeuvre. Il s'est ainsi développé une
société civile internationale, qui maintient en éveil la conscience de ces problèmes mondiaux et
qui insiste pour qu'ils soient examinés et résolus. Ce «tiers secteur» à côté des secteurs public et
privé, est un facteur nouveau de créativité et de participation sociales. Du Brésil à l'Afrique du
Sud, en passant par la Corée du Sud, ce mouvement de la société civile ne fait que croître dans
de nombreux pays du Sud. Il se fonde sur le processus de démocratisation et d'autonomie. Bon
nombre d'Eglises y participent. Les Etats du G7 pour leur part ont mis en place des structures de
décision qui leur sont propres. Celles-ci entrent tantôt en concurrence avec les initiatives non
gouvernementales, et tantôt s'y imbriquent. Le problème du rapport entre l'action
gouvernementale et l'apport de la société civile dans la recherche de solutions est un problème
d'ordre général, qui mérite un examen attentif.
Nouvelles orientations dans le travail des Églises en vue du développement
(B52) Au cours des dernières années, les Eglises ont pu identifier et corriger un certain nombre
d'erreurs dans le domaine de la collaboration au développement. Elles ont accepté le principe
d'aide à l'autonomie (aider quelqu'un à ne pas dépendre d'autrui), et tenté, entre autres, par des
expériences de partenariat de mettre ce principe en uvre. Par ailleurs, on est devenu plus
conscient des problèmes des pays du Sud, et plus disposé à plaider en leur faveur. Les Eglises ont
ainsi développé de nouveaux concepts et de nouvelles formules qui servent aujourd'hui de
modèles pour d'autres initiatives. Le travail des Eglises en vue du développement est assuré par
des organismes et services d'entraide qui ont derrière eux quatre décennies d'expérience. Un
nombre important de leurs projets a grandement contribué à ce processus d'autonomie. Les
projets de développement des Eglises sont souvent devenus des modèles pour l'action des Etats.
Ceci vaut également des instituts de crédit parallèles, par exemple la Société coopérative
oecuménique pour le Développement (SCOD). Dans le cadre de la mondialisation et de la
régionalisation, les Eglises sont pourtant appelées à examiner leurs propres structures, pour
permettre une meilleure participation de leurs partenaires et la création de réseaux internationaux
de mouvements au sein de la société civile. Le mouvement cuménique mondial doit avoir une
force équivalente à celle de la mondialisation. Les Eglises du Sud aspirent à se libérer de leur
dépendance des Eglises riches du Nord. Face à des moyens financiers de plus en plus restreints,
il s'agit de réfléchir à fond aux formes et buts de la collaboration cuménique au plan mondial,
et de mettre enfin en uvre les réformes qui auraient dû être faites depuis longtemps. Étant
donnée l'interdépendance qui régit notre monde, la communauté cuménique peut aussi devenir
un lieu de débat et de partage d'expériences et d'informations.
Développement durable et politique de partage
(B53) Les Eglises doivent aussi s'engager pour un mode de vie durable qui tienne compte des
besoins des autres et tout particulièrement des pauvres des pays du Sud. Il s'agit de reconnaître
la valeur de toute vie et de prôner le rejet des structures et des comportements hostiles à la dignité
de l'être humain. Cela présuppose un processus de partage à l'échelle mondiale. Il ne s'agit pas
de liquider le superflu ou les biens périmés. Il n'est pas non plus question de procéder à un
recyclage au rabais, mais de faire face à une exigence urgente et coûteuse. Le partage n'est pas
un processus passif : il consiste à multiplier les dons. Le partage dont nous parlons jette des ponts
et permet des rencontres et des relations fructueuses. Il peut conduire à mettre en commun les
efforts pour un meilleur bien-être de tous. Il peut rendre plus créatifs pour innover et susciter la
recherche d'autres solutions dans les domaines de la consommation, du crédit, de la production,
de l'emploi et du commerce. La solidarité et la compréhension mutuelle, la justice et la
participation sont des mots-clés pour orienter une telle évolution. Les Eglises européennes
doivent les promouvoir pour que des ponts de réconciliation s'établissent entre les nations et
entre tous les habitants de ce "monde unique" dans toutes ses diversités.
* Ce document fut reçu par le Rassemblement à une grande majorité des voix. Il n'y eut que quelques votes négatifs
et abstentions.