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L’Ambassadeur François Scheer Une
vision de l'Europe Présentation
faite dans le cadre de la séance plénière sur l’Europe Trondheim,
30 juin 2003
Bonjour à tous et merci de m'avoir
donné cette occasion d'évoquer avec vous en quelques
minutes l'état présent de l'Europe et son possible
devenir. Ayant la chance d'être à la retraite je
m'exprime à titre totalement personnel. Mais, diplomate,
j'ai beaucoup travaillé sur le chantier européen
et, bien que diplomate, j'ai certaines convictions.
Une conviction, en tout cas, c'est que je crois
profondément à l'avenir de l'Europe. Mais quelle
Europe?
Une évidence tout d'abord: l'Europe
ne va pas bien. Economiquement, nous savons qu'elle
peine à retrouver un rythme de croissance. Nombre
d'Etats membres connaissent un taux de chômage élevé.
Institutionnellement, les mécanismes de Bruxelles
ne tournent plus. Conçus au départ pour six Etats
membres, ils sont parvenus à atteindre le chiffre
de 12, puis de 15. Aujourd'hui cela ne va plus et
l'Europe se trouve, à cet égard, en panne. Politiquement,
est-ilà peine besoin de rappeler ce qu'a été l'Europe
dans les crises récentes? Qu'il s'agisse du conflit
avec l'Irak ou des problèmes du Moyen-Orient, l'Europe
n'existe pas. Elle est totalement absente. Elle
a même donné le spectacle d'une division tout à
fait dérisoire. Enfin, au plan de l'identité, je
pose la question: où sont aujourd'hui les visionnaires
de l'Europe? Quels sont ceux qui, dans nos gouvernements,
dans nos Etats, sont en mesure de faire rêver les
Européens? Il n'y a plus de grandes voix sur l'Europe.
Il n'y a plus que des mécaniciens, capables de réparer
les pannes, capables de remettre un peu de carburant
et d'huile dans le moteur. Il n'y a plus d'architectes.
Tout ceci me conduit à penser que, même si nous
avons dans le passé connu des crises que l'Europe
a, chaque fois, surmontées, jamais il n'y a eu une
telle conjonction. La question que nous devons donc
nous poser aujourd'hui, c'est "Que peut-on
faire pour que l'Europe sorte des ornières dans
lesquelles elle est actuellement enfoncée?"
Je
voudrais faire trois propositions.
D'abord
il me paraît essentiel que l'on revienne aux sources
mêmes de ce qui a été le départ de l'unité européenne.
Que
l'on se souvienne que ce fut d'abord une très grande
entreprise de réconciliation et de paix. Avec son
corollaire évident, la solidarité. On a souvent
présenté l'Europe de Bruxelles comme un produit
de la guerre froide. C'est à la fois vrai et faux.
Vrai, parce que cette Europe a prospéré grâce à
la confrontation des deux blocs. Faux, dans la mesure
où ce ne fut pas cette confrontation qui déclencha
le mouvement unitaire. Bien au contraire, c'est
ce désir de mettre fin à cette folie des conflits
dans lesquels l'Europe s'était enfoncée pendant
des siècles et des siècles. C'est cette décision
là qui a permis que commence le mouvement européen.
Et ce fut bien évidemment d'abord la réconciliation
franco-allemande. Mais l'histoire de la réconciliation
franco-allemande nous enseigne aussi que c'est un
mouvement qui exige beaucoup de lucidité, beaucoup
de détermination, beaucoup de courage et beaucoup
de patience. Je peux par expérience vous dire qu'entre
Français et Allemands, cinquante ans n'ont pas encore
suffi pour effacer totalement le passé. La réconciliation
est quelque chose de sérieux, qui demande du temps
et beaucoup d’efforts. Mais c'est un symbole. Et
c'est un symbole fort pour l'Europe, qui doit perdurer.
L'idée que Français et Allemands aient pu se réconcilier
reste une donnée fondamentale de la réalité européenne
d'aujourd'hui. Et ceci vaut pour un certain nombre
de conflits qui subsistent sur notre continent.
Mais
solidarité aussi, bien sûr. Solidarité pour que
cette paix dure. Solidarité interne entre ceux qui
ont les moyens et ceux qui n'ont pas tous les moyens
de la croissance, de la prospérité. Solidarité extérieure,
aussi. Je rappelle que l'une des premières grandes
politiques européennes, aux côtés de la politque
agricole dont on parle tant, a été une politique
d'aide au développement qui, très tôt, a pris naissance
et, très tôt, a marqué la présence de l'Europe dans
le monde.
Réconciliation et paix, mais aussi,
prospérité et croissance. C'était l'autre grand
axe de la construction européenne. Il faut reconnaître
qu'à cet égard l'Europe a bien avancé dans le contexte
du très grand marché qu'elle a progressivement bâti.
Et même si aujourd'hui elle connaît des difficultés,
elle accompli une oeuvre considérable. A ce point
considérable qu'aucun pays d'Europe aujourd'hui
ne peut imaginer de rester longtemps à la porte
de l'Europe. Sauf quelques exceptions, tout à fait
rares.
Enfin, l'Europe politique. L'Europe
politique était en filigrane dans les premiers traités
européens. On l'oublie parfois. N'oublions pas que,
dès le départ, l'idée qu'il fallait aller au-delà
de la construction économique était présente dans
l'esprit des fondateurs de l'Europe. N'oublions
pas que le Conseil de l'Europe, lui-même, dès le
début des années 50, a conçu une constitution pour
l'Europe. Ensuite plusieurs projets dans le cadre
de la Communauté Européenne ont fleuri. Cette Europe
politique, où est-elle aujourd'hui? Qu'en est-il
des rêves de puissance de l'Europe? Nous avons bien
vu ce qui en aété ces derniers temps. L'Europe politique
n'existe pas. En dépit de ce qui a été souhaité
dans le cadre notamment du Traité de Maastricht.
Alors,
deuxième proposition, une fois évoquées les sources
de l'Union européenne. Je crois qu'il est important
de regarder en face les difficultés que l'Europe
va connaître dans les prochaines années. Et qui
sont beaucoup plus sérieuses que celles que traverse
aujourd'hui l'Europe. Ces difficultés sont à mes
yeux de deux ordres: c'est d'abord l'élargissement,
c'est ensuite la relation avec les Etats-Unis.
-
L'élargissement: c'est une nécessité historique
absolue. Nul n'aurait pu imaginer au lendemain de
la chute du Mur de Berlin, que les portes de l'Union
européenne ne s'ouvrent pas à cette Europe longtemps
restée sous la domination soviétique. Pour la première
fois de son histoire, l'Europe a la possibilité
de réaliser son unité, jusqu'aux limites du continent,
sans guerre, sans traités inégaux, sans ambitions
impériales. Il n'était donc pas question un seul
instant de reporter l'élargissement à des jours
meilleurs. Et nous savons que cet élargissement
en marche n'est pas achevé. Mais il faut être conscient
que l'Europe qui résultera de l'élargissement est
une nouvelle Europe. Une Europe qui n'a plus rien
à voir avec l'Europe des Traités de Paris et de
Rome. C'est une refondation de l'Europe. On ne passe
pas impunément de quinzeà vingt-cinq en quelques
années, comme l'on est passé progressivement de
six à quinze en plus de quarante ans. Ce qui veut
dire qu'économiquement, le choc va être rude. Et
qu'il va falloir aux gouvernements de cette Europe
des vingt-cinq, beaucoup de volonté et beaucoup
de sérieux dans la conduite des affaires pour que
l'on parvienne à faire de cet élargissement un succès. En
ce qui concerne les institutions, je l'ai dit, au-delà
de quinze, cela ne pouvait plus marcher. La Convention
vient d'achever ses travaux. Ce qu'elle a conçu
peut, éventuellement, permettre à cette Europe des
vingt-cinq de franchir un cap difficile. Mais, et
c'est un avis tout à fait personnel que je vous
donnerai, elle est restée très en deçà de ce que
l'Europe doit espérer, pour devenir un jour une
véritable entité politique avec une capacité d'action.
Enfin,
au plan politique, on voit que cette Europe des
vingt-cinq va connaître de grands problèmes en ce
qui concerne la définition d'une éventuelle politique
extérieure et surtout d'une défense commune. On
sait que pour les pays qui se préparent à entrer
dans l'Union européenne, la sécurité ne saurait
être l'affaire de l'Europe - elle est d'abord l'affaire
des Etats-Unis. Et ce n'est pas de cette façon que
nous ferons progresser l'Europe politique.
-
Alors, les Etats-Unis. Je crois que la crise que
les relations entre l'Europe et les Etats-Unis ont
traversée à l'occasion de la guerre en Irak, a été
un révélateur important de ce qu'est l'avenir de
la solidarité atlantique. Pour moi, la solidarité
atlantique ne peut plus être ce qu'elle a été pendant
cinquante ans. Parce que les Etats-Unis ne sont
plus les Etats-Unis que nous avons connus pendant
cinquante ans, appuyant le combat que nous avons
mené contre la menace soviétique. Les Etats-Unis
sont un pays blessé, un pays traumatisé par les
événements du 11 Septembre. Les Etats-Unis découvrent
que le monde est encore plus dangereux qu'ils ne
le pensaient. Ce que la "vieille Europe",
pour reprendre les mots d'un humoriste américain
connu, ce que la "vieille Europe" savait
depuis longtemps. L'Europe, depuis des siècles,
sait que le monde est dangereux. Et ce qui s'est
passé le 11 Septembre ajoute sans doute à ce danger,
mais ne le modifie pas fondamentalement. Les Etats-Unis
sont aujour'd'hui un Etat en guerre. Un pays qui
partout pourchassera ceux qui, selon eux, sont à
l'origine du terrorisme international. L'Europe
aura son rôle à jouer dans cette chasse. Mais ne
nous faisons pas d'illusions, les Etats-Unis n'auront
pas besoin de l'Europe pour mener cette chasse.
Pour moi, la crise atlantique est beaucoup plus
profonde que ce que l'on a pu imaginer. Et elle
ne se résoudra pas en quelques mois ou en quelques
années.
Ces deux données - l'élargissement
et la relation avec les Etats-Unis - vont
peser très lourd sur l'avenir de l'Europe. Et, paradoxalement,
elles peuvent être aussi l'occasion de relancer,
de refonder l'effort unitaire, des Européens.
Et
voici ma troisième proposition: il faut résolument
se convaincre que l'unité européenne demeure une
absolue nécessité, pour l'Europe comme pour le monde.
A
cet égard, il nous faut d’abord, à tout prix, réussir
l'élargissement. En ce qui concerne le grand marché,
ce sera affaire de temps, mais nous y parviendrons
comme nous sommes parvenus à réaliser en quarante
ans ce que nous avons déjà accompli. Nous préserverons
le modèle économique et social européen. Modèle
qui permet de garder un bon équilibre entre l'action
nécessaire des pouvoirs publics et la nécessité
de l'initiative privée.
Ensuite, il faudra
tout faire pour assurer la présence de l'Europe
au monde. En cessant de se poser la question de
savoir si cette présence au monde dépend ou non
des relations avec l'autre côté de l'Atlantique.
Ma conviction est que le lien de solidarité atlantique
retrouvera tout son sens quand l'Europe aura démontré
sa capacité de prendre son destin en mains. Il est
parfaitement inutile à cet égard d'attendre le bon
vouloir des Etats-Unis. C'est aux Européens de prendre
l'initiative. C'est aux Européens de s’affirmer
sur la scène internationale.
Et, cette présence
au monde doit être construite sur trois piliers.
-
D'abord la recherche obstinée de la paix, par la
mise en oeuvre de tous les mécanismes, de médiation,
de conciliation, de décision que nous offrent le
droit international et les organisations internationales.
Ce n'est pas du pacifisme. L'Europe n'est pas pacifiste.
L'Europe sait simplement qu'il y a d'autres moyens
d'établir la paix que de déclarer la guerre. Et
l'Europe doit se donner tous les moyens de participer
activement à la prévention ou à la résolution des
conflits partout dans le monde. Car la primauté
du droit international ne suffira pas. L’Europe
n'a pas renoncé à la guerre. Elle y a renoncé pour
ce qui la concerne, entre les nations européennes.
La guerre est hors-la-loi sur le continent européen.
Mais l'Europe ne s'interdira pas, lorsqu'il n'y
aura pas d'autre recours, de recourir à cette forme
d'intervention si cela peut permettre à la paix
de revenir rapidement.
Ceci impliquera aussi,
de la part de l'Europe, d'entretenir un dialogue
permanent avec tous ses grands voisins. Ceux auxquels
nous ne pouvons pas d'emblée dire 'Votre place est
au sein de l'Union européenne'. Et je pense tout
particulièrementà la Russie. L'Europe a une obligation
de dialogue avec la Russie qui lui revient en priorité.
Seule l'Europe peut assurer ce dialogue sur la longue
distance, et ceci doit être pris en compte très
rapidement, par tous nos gouvernements. Il faut
aussi que nous cessions, dans nos différentes capitales,
de jouer de la Russie comme une menace qui péserait
sur l'un ou l'autre de nos pays. La Russie n'est
plus un épouvantail, la Russie est un partenaire,
et nous devons entretenir avec elle une relation
soutenue.
- Mais la présence au monde, c'est
aussi bien entendu la poursuite de la solidarité
avec le monde en développement. L'Europe doit être
au premier rang de la lutte contre la pauvreté,
au premier rang du combat pour le développement
durable. Ceci implique une politique généreuse d'aide
financière et d'annulation de la dette - ce que
l'Europe a déjà entrepris depuis longtemps - mais
ceci implique aussi de savoir ne pas désespérer
les pays en voie de développement lorsqu'ils essaient
de pénétrer sur les marchés européens. A cet égard,
un premier pas vient d'être franchi dans la réforme
de la politique agricole commune, mais nous sommes
encore très loin du compte. La présence dans les
pays en développement implique également un dialogue
politique. Un vrai dialogue politique. Un dialogue
politique dans lequel on n'hésite pas à aborder
le problème des Droits de l'Homme et des libertés
publiques, en prenant en compte les difficultés
intrinsèques que vivent à cet égard ces pays. Enfin,
il faut être en mesure d'apporter à ces pays l'aide
dont ils ont besoin pour contribuer à la prévention
de la paix sur leur continent. Et ceci vaut tout
particulièrement pour l'Afrique.
- Enfin,
troisième pilier. L'Europe n'est pas seulement une
communauté de destins. Elle est aussi une communauté
de valeurs. C'est même ce qui, fondamentalement,
fait son identité. Tout ceci a été rappelé par la
Charte des Droits fondamentaux, qui a été élaborée
en 2000. Ceci a également été présent dans les débats
de la Convention. Bien évidemment, s'il y a une
responsabilité particulière à assumer par les Eglises,
c'est bien sur ce champ là. Oh, je n'entends pas
réduire au champ des valeurs l'action des Eglises.
Pour moi, je le dirai et je le répéterai, les Eglises
ont aujourd'hui une obligation d'être présentes
dans tous les domaines de l'action européenne. Mais
dans le domaine des valeurs, il s'agit évidemment
pour elles d'un devoir absolu. Je rappellerai simplement,
pour souligner ce qui est du domaineparticulier
de l'action des Eglises, un paragraphe qui figure
dans la contribution de la Fédération protestante
de France aux travaux de la Convention de Bruxelles.
"L'Europe doit à tous ceux qui résident sur
son territoire sécurité et justice. Elle ne peut
être terre d'exclusion ou de discrimination. Elle
doit au contraire porter sans relâche attention
aux replis identitaires et aux dérives communautaristes
qui mettent en péril la nécessaire solidarité entre
ses citoyens et entre ses peuples. Elle doit particulièrement
protection aux catégories de personnes les plus
fragiles ou les plus exposées aux violences de notre
temps, en raison de leur origine ethnique ou culturelle,
de leur religion, de leur nationalité ou de leur
handicap." Encore une fois, dans ce débat pour
les valeurs, les Eglises sont partie prenante. Elles
sont partie prenante pour défendre des valeurs qui
doivent beaucoup à l'héritage religieux des peuples
d'Europe. Quand je dis l'héritage religieux, je
veux dire tous les héritages religieux, et je pense
d'abord bien sûr aux religions du Livre. Ce qui
implique que s'organise un dialogue permanent, ordonné,
structuré, entre les Institutions européennes et
les Eglises d'Europe.
Pour conclure, je voudrais
encore une fois souligner une évidence. L'Europe
reste plus que jamais une affaire de conviction.
Et pas simplement de calcul à court terme, pour
des gouvernements en veine de politique. L'Europe
ne repartira de l'avant que si elle est animée d'une
grande ambition.
Ce qui implique aussi qu'elle
ne soit pas freinée par les plus réticents ou les
plus hésitants. L'Europe n'a pas la possibilité
d'attendre. Lorsque l'Europe suspend son mouvement,
elle s'enlise. L'Europe ne tient que lorsqu’elle
avance. Il y a déjà eu, dans le passé de l'Europe,
des moments où quelques uns ont pris l'initiative
d'avancer pour montrer la route aux récalcitrants.
L'Europe n'aurait pas de monnaie unique, si elle
avait dû attendre que les quinze soient d'accord
entre eux. Nul doute que demain, si nous voulons
poursuivre l'aventure européenne, nous devrons compter
sur ceux qui auront la volonté d’aller de l'avant.
N'oublions
jamais que l'Europe unie est une aventure totalement
contre nature, elle ne va pas de soi, elle n'est
pas un mouvement irréversible. Ceci doit être présent
dans nos esprits, en toutes occasions.
Je
vous remercie.
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